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Un homme sans histoires

11 Fév Publié par dans Littérature | Commentaires

Autour d’un homme aussi ordinaire que médiocre, Nina Bouraoui signe avec Standard un roman qui ne ressemble en rien à son antihéros.

Nina Bouraoui © R. Schroeder - Flammarion«Il venait d’avoir trente-cinq ans et nourrissait le pressentiment d’une catastrophe sans en connaître la date ni l’organisation. Il n’avait jamais eu accès au monde tel qu’il l’avait rêvé enfant. Le monde réel était fait d’hommes et de femmes à son image, qui pouvaient être remplacés sans que personne remarque la différence de l’un, l’absence de l’autre», peut-on lire dès la première page de Standard à propos de son anti-héros, Bruno Kerjen. A peu près au mitan de son existence, ce célibataire «ni beau ni laid, ni attirant ni repoussant» ne vote pas, n’a pas de convictions politiques, ne croit pas en Dieu, n’éprouve aucune passion ni intérêt particulier pour quoi que ce soit, sinon ses habitudes rassurantes et l’anonymat.

Depuis dix ans, il travaille comme ouvrier spécialisé pour Supelec, l’une des dernières entreprises françaises sur le marché des composants électroniques. Employé compétent et scrupuleux, il refuse néanmoins toute promotion qui pourrait rompre la routine d’une existence bien réglée. L’absence d’ambition peut être une protection. Lucide, il sait aussi que l’avenir à court ou moyen terme de son entreprise est compromis car les Français ne tiendront pas longtemps face à la concurrence des enfants chinois accomplissant le même travail. Le soir, Bruno Kerjen retrouve son appartement à Vitry, dans l’une de ces cités rongées par la délinquance, où il s’adonne à son seul loisir : appeler des messageries pornographiques…

Dans ce désert sentimental («On ne lui avait jamais dit je t’aime. Et il ne s’était jamais aimé.») et existentiel, même la mort du père ne le touche guère. Celle-ci contraint néanmoins Bruno à se rendre plus fréquemment dans son village natal, non loin de Saint-Malo, pour épauler cette mère qui l’insupporte. Puis, il y a Gilles, le copain d’enfance, qui enchaîne bières et joints en rêvant du Brésil. Un jour, il apprend à Bruno le retour dans la région de Marlène, la «vamp» du lycée professionnel qui rêvait d’un destin grandiose. Pour la première fois, Bruno Kerjen se prend à espérer une vie différente…

Désarroi intérieur

standard-nina-bouraouiLe profil du personnage central du dernier roman de Nina Bouraoui n’est pas sans évoquer ceux de certaines créatures houellebecquiennes ou encore ces «invisibles» de la France périurbaine décrits par le géographe Christophe Guilly. Nul pastiche cependant ni thèse dans Standard dont l’auteur n’use pas des facilités qui auraient consisté à faire de Kerjen un électeur du FN ou l’un de ces êtres ordinaires basculant dans la violence. Si le roman offre la peinture sociale d’une certaine France, celle de la province et des banlieues en déshérence, le désarroi de son personnage est avant tout intérieur. L’auteur de Mes mauvaises pensées (prix Renaudot 2005) décrit sans condescendance la médiocrité, la petitesse, et réussit à transformer cet homme sans qualités en matériau romanesque, grâce notamment à des monologues et des dialogues tendus.

Comment intéresser le lecteur à un être se présentant dénué d’«histoire assez importante pour qu’elle puisse être écrite par un autre» ? Nina Bouraoui relève le défi par le rythme d’une écriture touchant au naturel et dans un registre assez éloigné de sa veine traditionnelle. Le résultat n’en est que plus impressionnant.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Standard, Flammarion, 290 p.

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