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Quand le cinéma s’affichait à Toulouse

31 Jan Publié par dans Cinéma, Littérature | Commentaires

Un superbe livre, Du cinéma plein les yeux, rassemble les affiches de façade peintes par André Azaïs pour le cinéma toulousain Le Royal des années soixante au milieu des années soixante-dix. Flash-back.

Cinémathèque de Toulouse - Du cinéma plein les yeux

C’est à un voyage dans l’histoire du cinéma à Toulouse qu’invite ce beau livre rassemblant des reproductions de 184 affiches fabriquées sur mesure par André Azaïs en un seul exemplaire et destinées à être accrochées sur la façade du cinéma Le Royal. Celui-ci vit le jour en 1919 au 49 rue Alsace-Lorraine avec 1200 places et un orchestre de 19 musiciens à l’époque du muet. «L’emplacement de ce nouveau “palace“ sur la grande artère commerçante de la ville ne doit rien au hasard : c’est sur le trottoir d’en face que les opérateurs Lumière, en mai 1896, installèrent leur caméra pour prendre les premières images animées de Toulouse, celles du square du Capitole», écrivent Jean-Paul Gorce et François Marty dans l’une des contributions de cet ouvrage dirigé par Natacha Laurent, directrice de la Cinémathèque.

Plein les yeux

Au lendemain de la seconde guerre mondiale durant laquelle il fut prisonnier en Allemagne, André Azaïs (1918-1989) reprend l’atelier de son père, peintre décorateur travaillant déjà pour des salles obscures, et se spécialise dans l’affiche de façade. Trente-cinq ans de carrière et 800 affiches (dont certaines de 18 mètres de long sur 8 mètres de hauteur) consacreront cette œuvre d’artisan. S’il mit ses talents au service de plusieurs cinémas, ce sont ses créations pour Le Royal (5 mètres sur 2) que la Cinémathèque récupéra lors de la fermeture du cinéma en 1977. S’appuyant sur du matériel promotionnel fourni par les exploitants (affiche originale, dossier de presse, photos…), Azaïs assemble et recompose, peint, dessine, procède à des collages, s’attèle au lettrage – techniques parfaitement exposées dans le livre.

Le résultat est flamboyant, ivre de technicolor et de cinémascope. Les héros montrent leurs muscles et leurs flingues, les femmes ont d’autres attributs à mettre en valeur. Le premier degré ne se cache pas, le kitsch peut s’inviter, la «réclame» possédait alors une candeur que fouleront au pied les eaux glacées du marketing. «Violent ! Sensuel ! D’une grande intensité dramatique !», lit-on sur l’affiche de Cinq filles en furie de Max Pécas (1963). Les genres défilent entre les pages de ce Cinéma plein les yeux : westerns, polars, films d’aventures, de science-fiction, comédies… Nanars, séries B, superproductions de prestige ou futurs classiques faisaient les belles heures du Royal et d’Azaïs. Voici Clint Eastwood, Steve McQueen, Belmondo, Haydée Politoff dans La Collectionneuse, Eddie Constantine, John Wayne, Elke Sommer, Christopher Lee, Bernadette Lafont… A partir de la fin des années soixante, des films érotiques attirent un nouveau public. Comment résister aux Aventures amoureuses de Robin des bois(«réservées aux grandes personnes») ?

Cinémathèque de Toulouse - Du cinéma plein les yeux

Dernières séances

Difficile de ne pas songer à La Dernière séance d’Eddy Mitchell (la chanson et surtout l’émission) en lisant ce livre qui ressuscite un monde disparu, un monde d’avant les multiplexes sans âme ressemblant à des galeries commerciales et à des confiseries géantes. Jean-Paul Gorce et François Marty dressent la topographie des cinémas de l’entre-deux-guerres dans le centre-ville : le Gaumont-Palace (actuel Gaumont Wilson), le Paramount, le Grand Café Paul, le Cinéactal, (tous trois également place Wilson), l’American-Cosmographe (rue Montardy, actuel Utopia), l’Apollo (boulevard de Strasbourg, devenu le Trianon fermé en 1990), le Cinéma Pathé (rue Lapeyrouse, devenu le Paris fermé en 1980), le Théâtre des Nouveautés (boulevard Carnot, fermé en 1998), le Théâtre des Variétés (actuel UGC). Les années cinquante voient apparaître le Zig-Zag (rue des Trois-Journées, fermé en 2004) et le Wilson (place Wilson, devenu le Club et fermé en 1991).

Début des années soixante-dix, pour contrarier une baisse de la fréquentation initiée dix ans plus tôt, les grandes salles du centre-ville laissent place à des multisalles. Pas Le Royal qui fermera ses portes le 11 octobre 1977. «Le premier “palace de cinéma“ de Toulouse en est aussi le dernier. Jusqu’au bout il en aura seul maintenu les caractéristiques objectives : une salle unique, luxueuse et d’une vaste capacité d’accueil – on pourrait aussi penser “une cathédrale et non un chapelet de chapelles“ si l’on ne retrouvait guère trace sur sa fin de tout culte cinéphile. Tous les autres “palaces“ toulousains ont disparu en tant que tels : ils ont abjuré leur foi de “palace“ en se convertissant à la religion du “multisalle“. De l’unicité de la salle garante de singularité, on est passé à l’accumulation par clonage d’un même espace de consommation. Certains parjures n’y ont pas perdu que leur âme et ont à leur tour sombré corps et biens – tels le Trianon ou les Nouveautés… », écrivent Gorce et Marty. En découvrant les affiches d’André Azaïs, une autre époque et un autre cinéma renaissent. Flash-back, s’il vous plaît.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Du cinéma plein les yeuxDu cinéma plein les yeux, La Cinémathèque de Toulouse / Nouvelles éditions Loubatières.

Par ailleurs, dans le cadre du cinquantième anniversaire de la Cinémathèque, une exposition des affiches d’André Azaïs aura lieu du 1er février au 27 avril à l’Espace Bazacle.

 

Cinémathèque de Toulouse

Espace EDF Bazacle 

 

 

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