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Marc Lambron, tombeau pour un frère

15 Jan Publié par dans Littérature | Commentaires

L’auteur de L’Œil du silence et d’ Étrangers dans la nuit publie un texte sur son frère cadet emporté en 1995 par le sida.

Marc Lambron © JF Paga / Grasset«Mon frère Philippe est mort le 17 juillet 1995, un peu avant midi, dans une chambre de l’hôpital de Villejuif. Il aurait eu trente-quatre ans une semaine plus tard. C’est le seul frère que j’ai connu, le seul que j’aurai jamais. L’image de Philippe allant vers sa fin n’existe en moi que par la brûlure qu’il a entretenue pendant des années, et qui dure encore. Pour parler de lui, pour aller vers lui, je suis contraint de revenir aux zones qu’il a éclairées et calcinées. Si grand soit l’amour, si fort le passé partagé, mon frère, à partir d’un certain moment, ne m’a plus été sensible que par la blessure. C’est à cette aune que je mesure combien je l’ai connu, combien je l’ai méconnu. On peut retracer de l’extérieur la vie d’un autre ; mais le deuil ne renvoie qu’à soi, oblige à retrouver en soi le souvenir de ce qui fut.» La première page de Tu n’as pas tellement changé, reproduite en quatrième de couverture du livre, donne parfaitement le ton et la musique de cet hommage brûlant écrit à la pointe sèche peu après la disparition de Philippe, de quatre ans le cadet de l’écrivain.

Les maladies, longues ou brèves, dont l’issue ne fait aucun doute, font entrer les êtres dans «un monde d’adieux» où la probabilité des «dernières fois» s’avance, toujours plus pressante. Marc Lambron se souvient aussi des moments où la maladie s’efface, où les choses redeviennent «comme avant» : «Il me semble que c’est là que nous étions le mieux ensemble : dans l’oubli, cet oubli paradoxal qui vous remet dans le passé. Le nom de cet oubli, c’est aussi le présent, le présent rendu à sa seule grâce, l’instant auquel on demande de rester encore un peu, parce qu’il est si beau.»

Marcher dans le soleil

Marc Lambron - Tu n’as pas tellement changé, GrassetTout en dessinant le portrait d’un enfant, d’un jeune homme, d’un homme, avec ses mystères et ses secrets, Tu n’as pas tellement changé cerne le décor et l’humeur de l’époque : «Tout cela se passait entre 1987 et 1995, à un moment où ce pays entrait dans l’aigreur. Ce n’est pas faire injure à la vraie misère que de souligner le caractère luxueux de bien des états d’âme d’alors et d’aujourd’hui (…) Il y a un psychologisme contemporain, rechigneur et dégoûté, féminin et déprimé, qui est le propre des peuples ayant oublié la faim. Une sorte de futilité chagrine du sérieux qui pèse et corrompt la possibilité de joie.»

Il y a dans ces pages pudiques et amoureuses, baignant dans les lumières du royaume de l’enfance, des scènes, des détails que l’on n’oublie pas. Avec le précis de l’artiste, Marc Lambron évoque les «lieux revisités et ceux que l’on abandonne», les silhouettes ressemblant au disparu croisées dans les rues, la douleur de «perdre un amour donné». «J’ai compris que le dernier jour n’est jamais l’ultime rendez-vous : le dernier jour, c’est celui où l’amour combat l’oubli. Je reste sur la terre. Et toi tu marches dans le soleil», écrit le survivant. Ce petit livre réussit le miracle de réunir les deux frères. C’est ce qui fait sa grandeur.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Tu n’as pas tellement changé, Grasset, 148 p.

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