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Des vertus du miel sur les déracinés

12 Jan Publié par dans Littérature | Commentaires

Slobodan Despot signe un très beau premier roman sur des êtres ballotés par la guerre, mais sauvés par quelques bidons de miel.

Underground d’Emir Kusturica

Beaucoup peuvent avoir le sentiment d’être, ou de devenir, un étranger dans son propre pays. Certains des personnages du premier roman de Slobodan Despot, Le miel, ont connu l’expérience encore plus douloureuse de voir leur pays disparaître au profit de nouvelles frontières et de nouveaux drapeaux. Ce pays s’appelait Yougoslavie et il donna naissance à partir de 1991, la plupart du temps au gré de conflits fratricides, à la Slovénie, la Macédoine, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine (elle-même composée de plusieurs entités), la Serbie, le Monténégro, le Kosovo, en passant par d’autres Républiques, Etats ou Fédérations éphémères… 

Si l’Histoire de la Yougoslavie irrigue le roman de Slobodan Despot (citoyen suisse d’origine serbo-croate), ce bref texte d’un peu plus de cent pages frappe d’abord par la densité de ses caractères et la virtuosité de son récit. Il y a ainsi l’histoire racontée par Vera, une herboriste qui soulage les corps et les âmes de ses patients dont l’un d’eux est le narrateur. Un jour, elle croisa la voiture en rade d’un homme, Vesko (dit Vesko le Teigneux), menaçant violemment son passager, un vieillard impassible, et leur vint en aide avec trois cents deutschemarks. Plus tard, elle découvrira l’étonnante histoire de Vesko et de son père Nikola, ancien instituteur et veuf de longue date, ayant «fui la société des hommes à cause de leur inconsistance et de leur malice» afin de devenir apiculteur dans un hameau de la Krajina.

A la recherche du pays perdu

Fin août 1995, quand les forces croates appuyées par l’Otan lancent l’opération Tempête pour chasser la population serbe vivant dans la région, 200000 d’entre eux fuient tandis que quelques autres milliers seront tués sur place. Dusan, le fils aîné de Nikola qui servit dans les rangs de l’armée de la République de Krajina serbe, a eu le temps de rejoindre son frère Vesko à Belgrade, mais la famille a oublié le vieil apiculteur… Vesko va alors partir à la recherche du père oublié en traversant de nouveaux pays qui avaient été le sien jadis.

Slobodan Despot - Le miel, GallimardLe miel charrie entre ses lignes quelques-unes des horreurs du XXème siècle dont les ombres du camp d’extermination de Jasenovac créé en 1941 par l’Etat «indépendant» de Croatie et où les nazis locaux, dits oustachis, massacrèrent des centaines de milliers de Serbes : «D’après l’Église, le Jasenovac souterrain aurait été, peut-être, la deuxième ville serbe par son nombre d’habitants.» Nul pathos cependant, grandiloquence ou fascination morbide sous la plume de Slobodan Despot quand il décrit comment les démons du passé renaissent avec une haine aussi fraîche que la rosée du matin, les fanatiques de chaque camp se transformant en «oiseaux de proie cruels, intrépides et drogués à l’idéologie» qui redécouvrent une «ethnie», une identité ou une religion que beaucoup ignoraient encore la veille.

L’humour et la douceur ne sont pas absents dans ce roman qui tient également de la fable et du récit initiatique. Le cocasse s’invite sur les pas de ce vieillard solitaire «parlant gaiement aux abeilles et à l’âne qui le suivait partout» tandis que l’odyssée du père et du fils à travers les destructions et les menaces ne sera accomplie que par la grâce de quelques bidons de miel. Quant au narrateur, autre manière de déraciné cultivant sa «yougo-nostalgie», il vécut la guerre en témoin éberlué : «J’essayais d’y voir une logique, cherchais le point de vue juste, tentais de repérer les responsabilités, or, vu de l’intérieur, il n’y avait rien d’autre que le chaos, la peur et la douleur, comme au passage d’un ouragan. J’étais né dans ce même pays, mais je n’y avais vécu que quelques années d’enfance. J’y retournais tout de même pour les vacances : sitôt passé la frontière après Trieste, j’étais dans « mon pays ». Je ne pouvais même pas me douter que ceux qui habitaient là, dans le Nord et l’Ouest, n’étaient pas du même avis. Ne l’avaient, peut-être, jamais été.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Le miel, Gallimard, 128 p.

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