Close

Gangs of Wall Street

03 Jan Publié par dans Cinéma | Commentaires

Martin Scorsese signe un film féroce et jubilatoire sur le capitalisme à l’image d’un casting – Leonardo DiCaprio en première ligne – éblouissant.

Le Loup de Wall Street  - Leonardo DiCaprio

Avec Le Loup de Wall Street, sorti sur les écrans le 25 décembre, l’un des plus grands cinéastes en activité nous offre un superbe cadeau de Noël. Un cadeau pas forcément à offrir aux plus jeunes (le film est interdit aux moins de douze ans), mais dont la vision est un commandement pour les autres. L’histoire ? L’ascension et la chute d’un jeune courtier de la fin des années 80 au début des années 2000, récit qui met en scène un trader escroc et une machinerie financière folle qui ne sont pas sans évoquer insolemment le crise initiée en 2007 avec les subprimes.

Le long métrage prend place parmi Les Affranchis, Le Temps de l’innocence, Casino, Gangs of New York et Les Infiltrés dans la peinture de l’Amérique dressée par Scorsese. Aux amoureux de son œuvre, le metteur en scène livre un film qui brasse et synthétise ses thèmes de prédilection. Si chaque image du Loup de Wall Street est inédite, beaucoup agissent telles des réminiscences. Comme dans Les Affranchis ou Casino, nous assistons à la constitution et la vie d’une « mafia », d’une famille qui gagne pouvoir et fortune avant de s’autodétruire. Comme dans Les Affranchis et Les Infiltrés, il y a ici des rats, des mouchards qui vont trahir. Comme dans presque tous ses films, Scorsese met en images symboliquement le chemin de croix de son héros – ici au gré d’une scène hilarante où il doit ramper sur des dizaines de mètres avant de rejoindre l’un de ses bolides.

American Psycho

Ce n’est pas la première fois que Scorsese montre le pouvoir maléfique de l’argent (Cf. par exemple la stupéfiante scène d’ouverture des Infiltrés où le diabolique Jack Nicholson corrompt à jamais un enfant avec quelques pièces), mais Le Loup de Wall Street est sans doute le film le plus féroce réalisé à ce jour sur le capitalisme et sa pulsion de mort se nourrissant du désir d’accumulation, de la rivalité mimétique, du désir de jouir sans entraves. Le personnage principal, Jordan Belfort (qui est réel et dont l’autobiographie a inspiré le film), rappelle le Jason Bateman de Bret Easton Ellis dans son roman American Psycho, golden boy cocaïné satisfaisant toutes ses envies, y compris la torture et le meurtre.

Certes, Jordan Belfort ne franchit pas ces frontières. Cependant, la matrice et la « philosophie » de ces deux contemporains sont les mêmes : tout s’achète et tout se vend, la loi du plus fort règne, parce que je le vaux bien, parce que je le veux bien, Just Do It… A l’inverse de tant d’autres œuvres scorsesiennes, la violence dans Le Loup de Wall Street demeure « symbolique » : femmes et prostituées maltraitées, tempête en pleine mer à laquelle les personnages survivent miraculeusement, insultes, outrages infligés aux corps via les drogues, bagarres, humiliations diverses…  Notamment quand une secrétaire de la société de Belfort, lors de l’une des rituelles bacchanales, accepte de se faire raser le crâne contre 10 000 dollars à condition de réinvestir la somme dans des implants mammaires. Scène qui fait écho à After Hours lorsque Griffin Dunne manque de se faire scalper par une bande de punks dans une boîte de Soho qui n’a rien à envier dans la folie aux bureaux de la Belfort compagnie.

Le Loup de Wall Street - Martin Scorsese avec Leonardo DiCaprio

Déclin de l’Empire romain

Loin de signer un vulgaire pamphlet à la Michael Moore ou une lourdingue démonstration à la Oliver Stone, Martin Scorsese choisit de suivre au plus près son loup et ses louveteaux, dont Donnie Azoff interprété par le génial Jonah Hill quittant un moment le registre de la comédie dans lequel il excelle pour camper un caractère digne du Joe Pesci des Affranchis et de Casino, âme damnée et faux frère. Le Loup de Wall Street place le spectateur en immersion dans la vulgarité, le luxe, la démesure, l’autodestruction, l’affranchissement de toutes les règles propre aux puissants. Mafieux, traders, politiciens corrompus, flics pourris : la vision de la nature humaine chez Scorsese ne varie guère.

Pour autant, rarement le cinéma de Scorsese n’avait été aussi jubilatoire, drôle, rapide, sans que ce plaisir n’atténue la charge subversive du propos car nous n’assistons pas moins qu’au déclin de l’Empire romain et à la chute d’une civilisation. Des prêches hallucinés de Jordan Belfort, galvanisant ses troupes mieux qu’un gourou et érigeant le culte du Veau d’Or en religion païenne, aux fêtes orgiaques : le cinéaste s’approche au plus près de la Bête.

In God we trust

Pour sa cinquième collaboration avec Leonardo DiCaprio après Gangs of New York, Aviator, Les Infiltrés et Shutter Island, Scorsese tire de l’acteur une composition hallucinante. Il a trouvé en lui un Stradivarius digne du De Niro de Taxi Driver ou de Casino. Comme d’habitude, les seconds rôles ne sont pas négligés à l’exception des rares personnages féminins (dont Margot Robbie, fade copie de Sharon Stone) qui ne l’inspirent pas souvent et d’un Jean Dujardin déplacé. Mais Jonah Hill (déjà salué), Kyle Chandler, Matthew McConaughey, Rob Reiner, Jon Favreau (ces deux derniers par ailleurs très bons cinéastes) sont formidables. Et que dire des inconnus (P.J. Byrne, Kenneth Choi, Brian Sacca…) interprétant les lieutenants de Belfort ? Leurs trognes et leurs présences sont aussi charismatiques que celles qui firent la puissance des Affranchis.

Quant à la longueur du film (trois heures), elle disparaît à l’écran comme les plus grandes séries télévisées savent le faire. Le scénariste Terence Winter (l’un des principaux scénaristes des Soprano et créateur en compagnie de Scorsese de la série Boardwalk Empire) n’est sans doute pas étranger à la prouesse. La virtuosité de la mise en scène fait le reste. In Scorsese we trust !

Christian Authier

Le Loup de Wall Street de Martin Scorsese avec Leonardo DiCaprio, Jonah Hill. Durée : 2h59.

Partager : Facebook Twitter Email

 


Christian Authier Plus d'articles de