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Connaissez-vous Madrid ?

02 Jan Publié par dans Littérature | Commentaires

Bartolomé Bennassar signe une magistrale Histoire de Madrid brassant toutes les dimensions de la capitale espagnole.

Bartolomeo Bennassar au Centre de Ressources des Langues - Université Toulouse Le Mirail © Joson

«Madrid est née du désert ou, pour mieux dire, de l’espace», annonce Bartolomé Bennassar dans les premières pages de son livre consacré à l’histoire de cette ville dont la naissance discrète fut «à peu près ignorée des autres Espagnols et du reste du monde». En effet, «Mayrit» fut fondée par l’émir omeyyade Muhammad 1er à la fin du IXème siècle et l’intégration au royaume de Castille fut longue tandis qu’il faudra attendre Philippe II pour que la Cour soit transportée de Tolède à Madrid et que cette dernière devienne la capitale du royaume d’Espagne en 1561. Puis, les Bourbons succèderont aux Habsbourg.

Mourir à Madrid

Arrivée de la 11ème Brigade internationale à Madrid en novembre 1936L’Histoire étant tragique et sanglante, celle de Madrid retracée sur plus de 500 pages par Bennassar l’est également forcément : du soulèvement populaire de 1808 contre l’occupation française marquant le début de la guerre d’indépendance à la cruelle guerre civile déclenchée en 1936 donnant lieu à une autre «bataille de Madrid» en passant par la guerre de Succession installant Philippe V sur le trône. A propos de la guerre d’Espagne, l’auteur n’occulte pas les sujets qui fâchent, notamment en évoquant les sinistres checas (centres de détention et d’exécution) mises en place par les Républicains, ni les conflits fratricides dans leurs propres rangs. Après la victoire des franquistes entrant dans Madrid sans combattre, certaines checas, notamment celles pourvues de chambres de torture, reprirent du service au profit de la terrible répression menée par les nouveaux maîtres.

Pour autant, les mouvements longs – économiques, démographiques, sociologiques – ne sont pas négligés dans cette saga alliant la rigueur «scientifique» aux plaisirs du récit. Car Bartolomé Bennassar, auteur de classiques comme L’Homme espagnol ou Histoire des Espagnols ainsi que d’une biographie de Franco, fait partie de cette race d’historiens n’oubliant pas le lecteur. Peut-être un héritage de ses débuts puisque ce Toulousain d’adoption (né à Nîmes en 1929, Bartolomé Bennassar enseigna longtemps à l’université du Mirail avant d’en devenir le président) fit d’abord œuvre de romancier dans les années soixante, genre avec lequel il renoua lors de la sortie de Toutes les Colombies en 2002

Vivre à Madrid

Quant à la période la plus contemporaine, le poids de la culture populaire – tauromachie et football avec le Real Madrid qui comptait déjà des «galactiques» dès les années cinquante (Di Stéfano, Puskás, Kopa…) – est mis en exergue comme élément constitutif de la capitale d’un pays où la dictature de Franco va se lancer dans un programme de réforme et de modernisation. La Phalange fasciste est mise à l’écart au profit de technocrates qui mettent en œuvre le Desarollo, révolution économique anticipant la libéralisation politique qui survint après la mort du Caudillo en en novembre 1975.

Plaza Mayor de Madrid © Sebastian Dubiel

En quelques mois, Juan Carlos (désigné par Franco) et Adolfo Suárez (désigné par le Roi comme chef de gouvernement) vont mettre en place de main de maître la «transition démocratique». Bartolomé Bennassar retrace parfaitement cette phase à la fois foudroyante et subtile, Suárez amenant les forces de l’ancien régime à se démettre pacifiquement. Il y aura bien la tentative de putsch du 23 février 1981, mais là encore, les deux hommes désamorceront la crise et sauveront les libertés publiques en vingt-quatre heures. Avant, pendant et après, la Movida aura insufflé dans la culture et les mœurs un élan libertaire, hédoniste, créatif, joyeux et autodestructeur à l’image de l’usage des drogues (pas seulement «douces») qui se développe.

Au final, le Madrid d’aujourd’hui tel qu’il est peint par Bartolomé Bennassar ressemble à d’autres capitales ou grandes villes mondialisées. Un pied dans le passé et les traditions (voir la survivance de métiers de rue anachroniques que relève l’auteur), un autre dans la modernité (crise du néocapitalisme, «gentrification» de la ville…). Aux attentats meurtriers des fanatiques de l’ETA ont succédé en mars 2004 ceux dévastateurs des islamistes. La vie continue.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Histoire de Madrid, Perrin, 505 p

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