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Sous le plus petit chapiteau du monde

20 Déc Publié par dans Théâtre | Commentaires

Présenté à l’Usine de Tournefeuille, « Matamore » réunit deux compagnies, le Petit Théâtre Baraque et le Cirque Trottola, pour une mise à nu du cirque.

Matamore

Quand le Petit Théâtre Baraque de Branlo et Nigloo rencontre le Cirque Trottola de Bonaventure, Titoune et Mads, cela se passe forcément sous un chapiteau de cirque forain dans une proximité intuitive avec le public. Rassemblés sur des gradins et penchés au dessus d’une arène aux dimensions lilliputiennes, illuminée de lampions, enfants et adultes plongent au cœur de l’aventure burlesque, magique et émotionnelle de « Matamore ». Tout y est : le numéro de clowns méchants, de portés acrobatiques, de trapézistes, de chien savant, les personnages du clown blanc, de l’Auguste, du fier à bras… Mais avec cette poésie nonchalante propre aux doux dingues. « Matamore » ou l’invention d’un cirque sans le sous, virtuose et humain, sensible et généreux. Ainsi, en guise d’équilibriste, c’est un mannequin de papier mâché, géant et hideux, vissé à une barre fixe et manipulé à l’aide d’un gouvernail, qui exécute sous les impulsions du clown blanc, des figures de gymnastique de plus en plus improbables et monstrueuses. Le public est hilare. Le fauve dressé est incarné par un minuscule et adorable cabot frétillant et malicieux. Le public est sous le charme.

Êtres lunaires, loufoques et parfois inquiétants avec leurs visages figés sous leur masque et leur maquillage craquelé, les créatures qui peuplent ce cirque dégagent une angoisse sourde, derrière leur fantaisie et leur technicité. Par leurs gestes lents et minutieux et leurs processions absurdes qui les font entrer et sortir de l’arène avec des échelles de toutes tailles, réciter le poème de Jean Tardieu « la Môme néant », ou ressasser une même phrase à l’infini, ces artistes déjouent les codes du cirque en y insufflant une autodérision saine, doublée d’une sacrée réflexion sur le corps maltraité et «monstre de foire» du circassien. La bande-son anxiogène, dure, métallique, faite de grincements, de chocs lourds, nous rappelle sans cesse que derrière la farce, le rire et les prouesses, la représentation n’existe que dans le danger, le risque et l’aléatoire. Justement, le soir de la première à L’Usine, à Tournefeuille, un incident de voltige pendant le numéro de Titoune et Bonaventure, à quelques mètres du sol, souleva une rumeur unanime, terrifiée, pleine d’empathie. Dans cette mise à nu du cirque, où l’imposant «matamore» se fait fragile devant le petit Pierrot, où les matières brutes et pauvres se substituent au clinquant, et l’infiniment petit au spectaculaire, « Matamore » créé du vivant, d’une beauté folle.

Enfant riant aux éclats ou adulte replongé dans l’enfance des premières sorties au cirque, l’on se surprend à fermer les yeux sous le claquement assourdissant et trop proche des coups de fouets, à avoir la gorge serrée et les mains moites quand la tête levée au ciel, à l’unisson avec ses voisins, commence sous les roulements de tambour le numéro de trapézistes. Et c’est la tête à l’envers que l’on quitte le chapiteau, ému, bousculé, troublé, avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’important, d’existentiel. Un très beau cadeau de Noël.

Sarah Authesserre
Une chronique de Radio Radio

Jusqu’au 21 décembre, 20h30, à l’Usine, 6, impasse Marcel-Paul, Z.I. Pahin, Tournefeuille.
Tél. 05 62 13 60 30 / 05 62 48 54 77.
Navette gratuite au départ du Théâtre Garonne, 19h30, sur réservation. Tél. 05 62 48 54 77.

photo © Philippe Laurençon

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