Close

Philippe Labro se souvient de JFK

22 Nov Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans «On a tiré sur le Président», l’écrivain journaliste revient sur l’assassinat de JFK qu’il couvrit pour France-Soir et expose sa vision de l’affaire.

Philippe Labro © C. Hélie

22 novembre 1963, le jeune Philippe Labro fait partie d’une équipe de la fameuse émission de télévision «Cinq Colonnes à la une» envoyée à l’université de Yale, sur la côte Est pour un reportage sur le système éducatif américain. Aussitôt la nouvelle connue, France-Soir de Pierre Lazareff (créateur de «Cinq Colonnes» avec Pierre Dumayet et Pierre Desgraupes), auquel collabore également Labro, envoie le reporter à Dallas…

Tout a été dit, écrit, entendu sur John Fitzgerald Kennedy en général et son assassinat en particulier. Lee Harvey Oswald tué quarante-huit heures après par Jack Ruby, patron d’une boîte de nuit louche ; le rapport de la commission Warren ; les multiples théories du complot… A quoi bon ajouter quelque chose ? Philippe Labro relève le défi à la fois comme témoin direct (il rencontra Ruby un jour avant qu’il n’abatte Oswald) et comme «spécialiste» d’une affaire qu’il ne cessa de suivre. Cette alternance entre les points de vue – événements et rencontres vécus à chaud, réflexion nourrie au fil des années – est l’un des charmes de «On a tiré sur le Président».

Introuvable complot

Si le récit ne prétend à aucune exhaustivité (1400 ouvrages ont été publiés sur JFK selon la presse US, rappelle l’auteur), il a le mérite de brosser un panorama assez complet sur le JFK «réel» et «mythifié», évoquant autant sa politique, ses liens avec la Mafia, Jackie, son appétit de Don Juan, le rôle de la maladie d’Addison (insuffisance surrénalienne à multiples effets). Au passage, Labro rend justice à Lyndon B. Johnson, le vice-président méprisé par le clan Kennedy, qui occupa la Maison-Blanche après Dallas avant d’être élu en 1964 : il «fut effectivement l’homme qui fit passer, en moins d’un an et dans la grande lame de fond d’émotion qui suivit la mort de Kennedy, les décrets sur ces droits civiques que Kennedy, lui-même n’aurait, peut-être, pas pu faire adopter. Ironie des choses, tournant de l’Histoire : le Texan va à l’encontre de tout le lobby sudiste qui l’avait fait élire, avait fait sa carrière, lobby raciste et riche, et il va les trahir ou plutôt les embobiner, car il est, désormais, à la tête d’une démocratie qu’il veut exemplaire.» Tout en saluant les travaux de certains auteurs (Penn Jones Jr, Sylvia Meagher) persuadés que Kennedy fut la cible d’un complot et non la victime du seul Lee Harvey Oswald, Philippe Labro se montre impitoyable envers Jim Garrison (qu’il rencontra également), le procureur idéalisé par Oliver Stone dans son fantaisiste JFK, qualifié de «baratineur en proie au délire d’une enquête menée de façon brutale et incohérente».

Bien que lui-même romancier et cinéaste, Labro ne cède pas aux séductions des théories du complot : «avec la transparence inouïe qui, désormais, régit nos sociétés, avec les archives du monde entier disponibles pour le monde entier, avec Wikileaks, Snowden, Google et le Web, cet Internet qui dénude toutes choses, avec les “lanceurs d’alertes“, les doutes ne subsistent pas très longtemps (…) Il y a d’autant moins de doute que nous sommes aux Etats-Unis d’Amérique, le pays où tout citoyen n’a qu’un rêve, un objectif, une pulsion, une irrésistible passion : s’exprimer, se montrer, vivre ses quinze minutes de célébrité.» Rappelant le culte de l’investigation à tout crin (qui, lors de l’affaire du Watergate, fit tomber le président Nixon en moins de deux ans), il n’envisage pas qu’une conspiration mobilisant des dizaines ou des centaines de personnes puisse demeurer secrète aussi longtemps.

Désir de Kennedy

«On a tiré sur le Président», GallimardVivant, informé, parfois drôle, «On a tiré sur le Président» souffre cependant d’un abus d’anglicismes dont on ne sait ce qui est le plus superflu : l’emploi ou la traduction. Morceaux choisis : «voici qu’il était là, vivant, live comme on dit aujourd’hui.» (p 186), «Ce que l’on a défini comme le body language (le langage du corps)». (p 187), «ce que l’on appelle le low profile, le profil bas» (p190), «Il exerçait le self control, contrôle de sa personne» (p 191). Bon, cela n’empêchera pas de lire le livre le temps d’un week-end (fin de semaine).

Car Labro saisit parfaitement que JFK est devenu à travers sa destinée «cette marque magique que l’on a apposée sur les caps d’où partent les fusées spatiales, dans les aéroports et les boulevards du monde entier», «l’image idéale d’une Amérique qui n’existe plus». D’où une inguérissable nostalgie dépassant les frontières américaines : «Il existe un tel désir de Kennedy, qui n’est pas seulement dû au chiffre rond du cinquantenaire de sa mort, pas seulement à l’évidence de sa personnalité brillante et stimulante, mais à une incorrigible faim pour les années 60, les golden years, les années dorées, une faim impossible à satisfaire entièrement. Les Français – comme les Américains – ne se rassasieront jamais de ce couple, cette décennie, cette saga, ces sixties qui virent Bob Dylan chanter et Pablo Cazals jouer du violoncelle à la Maison-Blanche. Des années folles, violentes, mais passionnantes. C’est la grande nostalgie. On en reveut, on en revend, on la recherche. Pourquoi ? Parce que JFK était l’exemple vivant d’une promesse, d’un espoir, et qu’il tournait la page d’une Amérique un peu “en torpeur“ (c’était son propre terme) sous la houlette d’un homme de grand niveau.» 2013, JFK est plus vivant que jamais.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

«On a tiré sur le Président», Gallimard, 255 p.

Partager : Facebook Twitter Email

 


Christian Authier Plus d'articles de