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Jasmine perdue à San Francisco

06 Oct Publié par dans Cinéma | Commentaires

Avec Blue Jasmine, Woody Allen signe un beau portrait d’une femme ruinée et en perdition interprétée par une Cate Blanchett exceptionnelle.

Cate Blanchett - Blue Jasmine

Jasmine a tout perdu. Son somptueux appartement new-yorkais, sa fortune, ses bijoux, ses relations (on n’ose parler d’amies) et surtout son mari. Ce Madoff en plus jeune s’est pendu dans sa cellule après avoir ruiné beaucoup de gens dont sa veuve. De l’opulence passée restent des valises Vuitton, une ceinture Hermès, quelques tailleurs Chanel et chaussures Vivier. Pour cette quadragénaire qui n’a jamais travaillé et qui considérait que la richesse octroyait des devoirs (laisser de gros pourboires, participer à des galas de charité), le retour au réel est violent. D’autant que l’atterrissage a lieu à San Francisco dans le minuscule appartement de sa sœur Ginger, adoptée comme elle, divorcée et mère de deux enfants. Elle aussi a perdu les économies de son précédent ménage à cause des escroqueries du mari de Jasmine, mais elle ne se plaint pas. Caissière, entichée d’un petit ami lourdaud, elle oublie que du temps de sa splendeur sa sœur l’ignorait.

Quant à Jasmine (son vrai prénom est Jeannette, bien moins chic), elle cultive ses manières de diva. L’ex-millionnaire fait la leçon à tout le monde, pose en arbitre des élégances même quand elle doit se résoudre à accepter un emploi – secrétaire dans un cabinet dentaire – indigne d’elle. La reine déchue prend des cours d’informatique, s’imagine décoratrice d’intérieur. Grâce à la vodka et une solide consommation de Xanax, elle ne doute de rien. Surtout pas d’elle. Parler à des inconnus ou raconter sa vie dans le vide ne lui fait pas peur. Un bon parti se profile à l’horizon sous la forme d’un diplomate qui rêve d’une carrière politique en Californie. Et si Jasmine redevenait l’épouse modèle et bourgeoise de naguère ?

Cruauté

Blue Jasmine s’inscrit dans la veine noire de Woody Allen et Cate Blanchett endosse la défroque de femme en perdition portée naguère par Gena Rowlands (Une Autre femme), Chloë Sevigny (Melinda et Melinda) ou Scarlett Johansson (Match Point). Le cinéaste excelle dans ce récit cruel d’un déclassement que l’on suit au gré de flash-backs retraçant le passé doré de l’héroïne. Le mépris de classe, l’égoïsme, le culte des apparences trahissent l’emprise de l’argent sur les existences. Les mensonges aident à survivre, du moins un moment.

Blue Jasmine de Woody Allen

Aux côtés d’Alec Baldwin, Sally Hawkins (formidable) et de seconds rôles épatants (Max Casella, Louis C.K. dont il faut voir la remarquable série Louie), Cate Blanchett signe une composition extraordinaire. Au bord de la rupture, Jasmine titube, mais ne se rend pas. Les regards qui se perdent, les gestes compulsifs, des soliloques angoissants, la voix qui se brise, des lunettes noires en guise d’armure : tout est juste dans le jeu de la comédienne. Son personnage est souvent odieux, on ne peut s’empêcher de la prendre en affection. Quel gâchis. Des secrets remontent à la surface. Ils sont tranchants. Tout se paie. La solitude est peut-être ici la pire des punitions. La vie ressemble alors à une chanson dont on aurait oublié les paroles. Poignant.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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