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Les champs de braise de Bosnie

10 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires

Etienne de Montety et Jean Hatzfeld évoquent dans leurs romans respectifs, La route du salut et Robert Mitchum ne revient pas, la guerre en Bosnie.

Deux romans, publiés sous la même couverture blanche de chez Gallimard, reviennent sur les conflits en ex-Yougoslavie, et plus particulièrement en Bosnie. Ces guerres, les Français les suivirent essentiellement depuis leurs postes de télévision, ne sachant guère en démêler les tenants et les aboutissants, avant que l’évidence médiatico-politique ne s’impose à leurs yeux : il y avait les «méchants» (les Serbes : nationalistes, snipers, criminels de guerre pratiquant le viol en série et l’épuration ethnique) et les «gentils» (les Bosniaques : musulmans modérés partisans d’une société multi-ethnique, victimes, assiégés, massacrés). Quant aux Croates, on ne savait pas trop où les ranger, quelque part entre les bourreaux et les victimes, alors on les oublia. Le bombardement de Vukovar, l’interminable siège de Sarajevo, les marchés de cette même ville pris pour cibles, les prisonniers faméliques dans des camps, les colonnes de réfugiés, les casques bleus pris en otages : chaque fois, dans ces images marquantes, les Serbes endossaient le rôle du salaud avec la même application que les acteurs de séries B hollywoodiennes.

Vingt ans après, deux écrivains français placent leurs romans au cœur de la Bosnie en guerre. Etienne de Montety, directeur du Figaro littéraire, auteur de plusieurs essais et du roman L’Article de la mort, signe La route du salut. Jean Hatzfeld, ancien grand reporter à Libération, couvrit les conflits en ex-Yougoslavie durant lesquels il fut gravement blessé et auxquels il consacra son récit L’Air de la guerre, avant de publier notamment La Guerre au bord du fleuveUne saison de machettesLa Stratégie des antilopes (prix Médicis 2007) et aujourd’hui Robert Mitchum ne revient pas.

Soldat d’Allah

Etienne de Montety  © J.B. MillotDans La route du salut, Etienne de Montety se penche sur les destins de jeunes hommes quittant la France pour se battre en Bosnie aux côtés des musulmans contre les Serbes. Fils d’immigrés polonais, Joss Moskowski est étudiant durant les années Mitterrand. A la fac de Nanterre, un ami, Hassan Ould Hamed, lui fait découvrir l’islam. La conversion ne tarde pas. Quand la guerre se déclenche en Bosnie, les deux amis, via une organisation humanitaire servant de paravent, s’engagent dans les rangs des moudjahidine décidés à prêter main-forte à leurs frères bosniaques tout en menant le djihad… Chez Fahrudin Hamzic, qui naquit et vécut dans une petite ville de montagne de Bosnie jusqu’à la mort de Tito avant de s’installer en France avec ses parents, c’est le sentiment patriotique et non religieux qui le pousse à déserter de la Légion étrangère pour rejoindre les forces spéciales de l’Armée bosniaque. Là-bas, les chemins de Joss et Fahrudin vont se croiser…

Si Etienne de Montety reconstitue l’étonnante épopée des volontaires étrangers (venus notamment d’Afghanistan, du Pakistan, d’Arabie, d’Algérie, d’Egypte, du Yémen ou de France) afin de se battre au nom d’Allah au sein de la brigade El Moudjahid commandée par un émir algérien, ainsi que la vie quotidienne de ces soldats, son roman est avant tout le récit des voies extrêmes que peut prendre le désir d’engagement chez des êtres appartenant à une génération ayant une vingtaine d’années au moment de «la fin de l’Histoire» et de la chute du communisme. Le mur de Berlin est tombé, le capitalisme a gagné, un nouvel ordre mondial est né. On va bientôt parler de «mondialisation heureuse», mais dans les Balkans compliqués, les pulsions nationalistes et religieuses se réveillent, les voisins d’hier vont se massacrer avec l’aide de puissances étrangères.  «Une société ne vit pas durablement en cultivant le reniement de soi. Les élites françaises déguisaient ce reniement avec des mots : mondialisation, disparition des frontières, multiculturalisme, métissage. L’époque était au mélange, sans que personne ne se demande si les peuples étaient tellement désireux de se mélanger, et surtout en mesure de le faire», songe Joss. La France ? «Cinquante millions de cons gavés de Coca-Cola». Pour un jeune homme idéaliste, se battre alors pour sa foi n’est peut-être pas la pire des solutions. La route du salut impressionne aussi par ses scènes de combat nerveuses et tendues, refusant les facilités du spectaculaire pour mieux nous plonger dans cette guerre souvent rurale, une guerre dans les ruines, une «guerre de pauvres». Quant à la fin, sèche et émouvante, elle conclut parfaitement ce roman d’une époque aux accents universels.

Snipers malgré eux

Jean Hatzfeld  © J.B. MillotOn peut retrouver dans les personnages d’Etienne de Montety des échos de ce que les médias nommèrent «le gang de Roubaix», ce groupe baignant dans l’islamisme radical et le banditisme dont certains membres comme Christophe Caze et Lionel Dumont étaient des Français convertis à l’islam ayant combattu en Bosnie. Jean Hatzfeld avait rencontré Lionel Dumont (condamné à 25 ans de réclusion en appel en 2007) à plusieurs reprises et avait même témoigné à son procès. Les héros de son nouveau roman, Robert Mitchum ne revient pas, sont-ils inspirés de faits réels ? Possible tant leur incroyable histoire est de celles tellement romanesques que la vie réserve.

Vahidin et Marija sont amoureux. Fines gâchettes de l’équipe de tir Yougoslave, ils s’entraînent en vue des Jeux Olympiques de Barcelone où ils défendront dans quelques mois les couleurs de leur pays. Mais leur pays en ce printemps 1992 s’enfonce dans la guerre civile aux relents confessionnels. Vahidin est musulman, son amie est serbe. Les violences qui secouent leur quartier d’Ilidza, une banlieue de Sarajevo, les séparent avant que la ville ne subisse un siège sanglant sous les obus serbes et les tirs des snipers. Aucun d’eux ne veut prendre les armes, mais que peuvent devenir des champions de tir quand la guerre éclate ?

Personne ne pourra faire à Jean Hatzfeld un procès en «authenticité» sur ces événements qu’il a vus et vécus dans sa chair. Ce n’est donc pas une surprise si Robert Mitchum ne revient pas retrace finement l’engrenage transformant des civils en soldats, l’exacerbation des petites différences virant au meurtre. Cependant, Hatzfeld s’approprie avec bonheur quelques-uns des privilèges du roman : la complexité, le refus du manichéisme, le sens du tragique qui ne néglige pas l’humour. Des duels que se livrent les snipers aux pages sur les JO de Barcelone, où une délégation d’athlètes représente la Bosnie mais où sont également présents des sportifs originaires des autres républiques yougoslaves, sans oublier l’histoire d’amour en fil rouge : l’écrivain varie les climats avec brio et sans pathos. Et ce titre intriguant ? Nous laisserons les lecteurs en percer le sens. Disons juste que Robert Mitchum déclarait avoir découvert sa vocation d’acteur en voyant le chien Rintintin à la télévision. Peut-être une piste.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

 

 

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