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Daft Punk : en arrière toute !

31 Mai Publié par dans Pop / Rock

Le groupe français le plus célèbre de la pop se tourne vers le passé pour écrire la musique d’aujourd’hui et de demain avec un album qui fera date.

En écoutant Random Access Memories, on ressent ceux que d’autres ont dû éprouver naguère en découvrant à leur sortie Sgt. Pepper’s des Beatles,Beggars Banquet des Stones, Pet Sounds des Beach Boys, The Dark Side of the Moon des Pink Floyd, Ziggy Stardust de Bowie ou Thriller de Michael Jackson : un classique en temps réel. Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, alias Daft Punk, viennent de livrer ce lundi 20 mai cette œuvre pop totale, foisonnante, fusionnelle, gorgée de réminiscences et pourtant totalement originale.

Daft Punk  © DR

Flash-back

En 1997, le groupe faisait irruption avec un premier album, Homework, propulsant leur cocktail techno/house/electro au rang de référence mondiale. Au gré de tubes et de clips signés Spike Jonze ou Michel Gondry, le discret tandem caché derrière des masques de robots cristallisait l’émergence de la «french touch». Quatre ans plus tard, le superbeDiscovery invitait pop, rock FM, funk et disco à une musique plus humanisée où les machines laissaient de la place à des mélodies et à des chanteurs (Todd Edwards, Romanthony, dont on vient d’apprendre le décès, sur l’imparableOne More Time). Suivra en 2005 Human After All, enregistré en six semaines et qui, en dépit de guitares hard sur Robot Rock, témoigne par son minimalisme d’une certaine impasse ou panne d’inspiration. Un disque live et la BO du film Tron : Legacy avec un orchestre symphonique ponctueront l’attente avant leur quatrième album studio pour lequel le tandem va révolutionner ses méthodes de travail.

Ceux qui avaient débuté en bricolant leur musique dans un home studio avec uniquement des machines tournent le dos à ce qui est devenu un formatage technologique, accessible à tous. Retour au studio d’enregistrement, aux vrais musiciens, aux sons chauds des vrais instruments. Conçu durant cinq ans entre Los Angeles, New York et Paris,Random Access Memories met en pratique la maxime de Péguy selon laquelle «seule la tradition est révolutionnaire». Il fallait donc revenir en arrière pour faire du neuf, produire de l’inédit qui fédère ce qu’il y a eu de meilleur. Dans ce flash-back, Daft Punk échappe au cynique recyclage post-moderne ainsi qu’à la pure déclinaison, suffisante pour abuser un public amnésique ou simplement inculte, qui se contente de faire la même chose qu’hier, mais en moins bien.

Le passé, c’est maintenant

Leur réinterprétation du passé se veut autant un hommage à un âge d’or que la promesse d’un renouveau. «Ces disques ambitieux enregistrés de la fin des années 1960 au début des années 1980 témoignaient d’un peu de folie, mais aussi de techniques et de savoir-faire. Nous voulions recréer un environnement qui nous replonge dans ce qui avait émerveillé notre enfance, tout en prouvant que le passé n’a pas le monopole des grands disques», déclare le groupe au Monde. Logique alors de faire appel à quelques-uns des meilleurs instrumentistes et compositeurs de cette époque, quitte à les faire renouer avec un art Daft Punk avec Pharrell Williams et Nile Rodgersoublié. «Comme ce genre de production ne s’enregistre plus aujourd’hui, il a fallu aider certains à se souvenir de la façon dont ils procédaient», précise Thomas Bangalter. Les amateurs retrouveront donc au «générique» de Random Access Memories des musiciens de studio de légende à l’instar du batteur John «JR» Robinson, du bassiste Nathan East, des guitaristes Paul Jackson Jr ou Greg Leisz ; d’immenses noms du jazz-rock comme le bassiste James Genus ou le batteur Omar Hakim (ancien membre du mythique Weather Report ayant joué aussi pour Sting, Bowie ou Chic) ; sans oublier (voir ci-dessous) Nile Rodgers, Paul Williams, Giorgio Moroder… La jeune génération n’est pas absente avec les participations de Julian Casablancas des Strokes, de Pharrell Williams, du pianiste virtuose Gonzalez ou de Panda Bear du groupe Animal Collective.

Daft Punk © DR

Cela n’aurait pu être que le casting clinquant d’une superproduction empilant les vedettes, mais les Daft Punk ont su tirer le meilleur de leurs invités, les associant même à l’écriture des morceaux. Aucune faiblesse dans cet album de soixante-quinze minutes, remarquablement construit, où les treize titres se succèdent en passant du groove flamboyant à la Earth, Wind & Fire (Give Back Life to Music) à des ballades (The Game of LoveWithin) ou à des instrumentaux (comme ce Contact qui clôt le disque à la façon d’une fusée). Tour à tour lyrique et intimiste, Random Access Memories alterne des avalanches de cordes, de cuivres (orchestre symphonique de plus de soixante musiciens) ou de chœurs avec l’épure d’un piano ; le chant poignant de Julian Casablancas ou de Paul Williams croise les voix robotiques des Daft Punk qui sonnent de plus en plus humaines. Difficile de ne pas songer au cinéma à l’écoute de cette entreprise polyphonique qui prend à la fois l’allure d’une comédie musicale, d’un péplum, d’un mélo, d’un western ou d’une saga SF. Des images des films de Scorsese, Malick, Tarantino, Mann et De Palma s’immiscent entre les notes. Le Kubrick de 2001 et de Eyes Wide Shut, le poète futuriste et le peintre charnel, n’est pas loin.

L’art de l’enfance

Si l’ambition était de créer un chef-d’œuvre renouant avec le rêve et la magie, Daft Punk a réussi magistralement son coup. Entreprise collective et singulière, Random Access Memories célèbre dans un même élan la nostalgie de ce qui fut et la joie de retrouver le paradis perdu. Selon Thomas Bangalter, il s’agissait de «produire à notre manière la musique magique avec laquelle on avait grandi (…) Nous pensons seulement aux enfants que nous avons été». Ce manifeste d’une musique populaire et sophistiquée ressuscitant le royaume de l’enfance hérissera le poil des ringards d’une pseudo-modernité privée de mémoire qui, à l’instar de Libération, s’interroge inquiète : «Mais depuis quand le passé est-il plus intéressant que le présent ?» Depuis toujours, patate. En témoigne cette œuvre, envoûtante et émouvante, à travers laquelle une vie et une musique anciennes s’incarnent dans la fraîcheur d’une première fois.

Daft Punk - Random Access Memories

Au générique

Giorgio Moroder

Le père du disco et le précurseur de la musique électronique est l’une des idoles de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo. Pour rendre hommage au compositeur des bandes originales de Midnight ExpressFlashdance ou Scarface, à qui l’on doit aussi les plus grands tubes de Donna Summer (Love to Love You Baby,I Feel LoveHot Stuff), les Daft Punk l’ont interviewé durant des heures et l’on entend le musicien sur Giorgio by Moroder, éblouissante pièce de neuf minutes en forme de «chanson-documentaire» dans laquelle il se raconte et évoque ce que représentait à ses yeux, dans les années soixante-dix, «le son du futur».

Donna Summer et Giorgio Moroder

Donna Summer et Giorgio Moroder

Nile Rodgers

C’est d’abord en créant le groupe Chic, en compagnie du bassiste Bernard Edwards, que Nile Rodgers, orfèvre de la six cordes et compositeur de génie, va connaître le succès au fil de tubes planétaires mêlant funk et disco dont le mythique Le FreakGood TimesEverybody Dance… Les deux compères vont également produire et composer des albums pour Sister Sledge ou Diana Ross, là encore en collectionnant les hits : We Are FamilyUpside Down… La vogue disco passée, Nile Rodgers produira les albums de dizaines d’artistes dont Bowie (Let’s Dance), Madonna (Like a Virgin), Mick Jagger, Al Jarreau… Sur Random Access Memories, il participe à trois morceaux (également coécrits) notamment Lose Yourself to Dance porté par la guitare cristalline et tranchante du maître. A propos de ses cadets français, Nile Rodgers dit : «Ils sont revenus en arrière pour avancer».

Paul Williams

Les cinéphiles le connaissent pour son rôle de «méchant» dans la comédie musicale de Brian De Palma, Phantom of the Paradise, dont il signa la BO, mais Paul Williams est l’une des grandes figures de la pop américaine, à la fois interprète et compositeur (The Carpenters, Barbra Streisand…). On le retrouve ici sur le magnifique Touch, émouvant voyage de plus de huit minutes entre cabaret baroque, music-hall et opéra rock psychédélique. La voix intacte du septuagénaire est accompagnée par des montées de chœurs célestes, de nappes synthétiques aériennes et de cordes hypnotiques interrompues par deux secondes de silence avant que Paul Williams ne reprenne a capella. Un chef-d’œuvre dans le chef-d’œuvre.

Paul Williams © Opening

Paul Williams dans Phantom of the Paradise

Pharrell Williams

Avant de devenir une star du rap et du R&B (en solo comme avec son groupe N.E.R.D.), Pharrell Williams a formé, avec son ami d’enfance Chad Hugo, sous le nom de The Neptunes le tandem de producteurs les plus recherchés. A leur palmarès : Kelis, Britney Spears, Jay-Z, Justin Timberlake, Air, Snoop Dogg, Mariah Carey, mais aussi un remix pour Daft Punk en 2003. Dix ans plus tard, Pharrell chante et cosigne deux morceaux de Random Access Memories dont Get Lucky, premier single et n° 1 des classements iTunes d’une cinquantaine de pays dès sa sortie le 19 avril.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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