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Jean-Marc Roberts, écrivain et éditeur

06 Avr Publié par dans Littérature | Commentaires

Prix Renaudot pour Affaires étrangères en 1978, directeur des éditions Stock, Jean-Marc Roberts s’est éteint lundi 25 mars. 

JM Roberts

Avec Jean-Marc Roberts, c’est l’une des grandes figures du paysage éditorial qui s’efface. Malade du cancer depuis deux ans, épreuve qu’évoquait notamment son beau récit sans pathos Deux vies valent mieux qu’une , il s’est éteint ce lundi 25 mars. S’il apprit à lire dans Le Petit Nicolas de Sempé et Gosciny puis dans L’Écume des jours de Boris Vian, ce furent les deux premiers romans de Patrick Modiano qui lui révélèrent sa vocation : lire et écrire. Né à Paris le 3 mai 1954, d’un père américain et d’une mère italienne (que l’on retrouvera dans Mon père américain et Une Petite française), Jean-Marc Roberts publie son premier roman en 1972 aux éditions du Seuil : Samedi, dimanche et fêtes.

Très vite, le jeune homme précoce devient également éditeur (d’abord chez Julliard puis au Seuil) tandis que son roman Affaires étrangères obtient en 1978 le prix Renaudot. A vingt-cinq ans, Jean-Marc Roberts est ainsi débarrassé de la chasse aux prix (il se consacrera dès lors à les décrocher pour ses auteurs) et Affaires étrangères, adapté au cinéma par Pierre Granier-Deferre sous le titre Une Étrange affaire, lui ouvre une carrière de scénariste. L’éditeur prend cependant le dessus sur ses autres activités et ce joueur de poker ne cachait pas la part de bluff et de filouterie nécessaire pour séduire les jurés littéraires. Après un bref passage au Mercure de France, il pose ses bagages chez Fayard où il crée la collection «La Bleue», dédiée au domaine français, collection emblématique qu’il perpétuera chez Stock dont il prit les commandes en 1998 jusqu’à aujourd’hui.

Une histoire de goût

Sous l’élégante couverture bleue, il publiera des auteurs qu’il éditait depuis ses débuts (Vassilis Alexakis, Bernard Chapuis, Michel del Castillo…), mais aussi François Taillandier, Christine Angot, Eric Faye, Nina Bouraoui, Philippe Claudel, Erik Orsenna, Jean-Louis Fournier… Cette brève énumération dit la variété des goûts d’un lecteur qui n’aimait rien tant que d’ouvrir lui-même les manuscrits arrivés le matin, s’enthousiasmer pour le premier roman d’un inconnu, relancer un auteur auquel personne ne croyait plus. Avec chacun d’entre eux, il se montrait exclusif, attentif, dévoué, fidèle. De Stock, il fit une maison de famille où, à chaque étage, il était tour à tour ou à la fois un père, une mère, un frère, préservant la liberté de tous ceux travaillant avec lui. Son dernier coup d’éclat, Belle et Bête de Marcela Iacub, rappelle qu’il aimait aussi choquer les bien-pensants. Il décidait seul s’il publiait ou pas un texte, méthode singulière qu’il justifiait dans une récente interview à Libération en avançant comme unique critère son goût : «Parfois un bon goût, parfois un mauvais goût. Un goût, c’est ce qu’il y a de plus difficile à avoir. J’en connais tant qui n’en ont aucun. Qui demandent leur avis à tout le monde avant de publier un livre. Comme si, amoureux d’une fille, tu demandais leur avis à dix personnes… ». Dupe de rien, il riait de la comédie sociale, de ses vanités et de son ridicule, préférant cultiver le souvenir de quelques aînés (Jean Cayrol qui parraina ses débuts) ou d’amis disparus (Christopher Frank, Elisabeth Gille…).

© Ulf AndersenQuant à sa propre œuvre, souvent d’inspiration autobiographique, elle se constituait surtout de livres brefs, serrés et envoûtants comme une longue lettre ou l’une de ces chansons de trois minutes trente qu’il chérissait tant avec le football (supporter de la Squadra Azzura et de l’équipe de France), le cinéma et les vins de bordeaux. Dans Deux vies valent mieux qu’une, il évoque ses vacances calabraises d’adolescent, les femmes de sa vie, ses cinq enfants, son métier, les plus beaux moments d’une existence faits de bouts, d’instants, de tours de magicien. Et la maladie qu’il avait décidé de «prendre à la blague avec flegme et sarcasme». «On a failli pleurer, on aurait pu», faisait-il dire au narrateur de Cinquante ans passés à la fin du roman. Ceux qui l’ont connu et aimé ont sans doute pleuré ces derniers jours, mais Jean-Marc Roberts n’aimait pas les larmes ni les lamentations. Ils n’oublieront pas son rire, sa voix, son regard, en sachant qu’il s’agit d’un privilège rare. L’un de ses auteurs nous confiait d’ailleurs : «Sa disparition arrache des larmes, mais quand on a su bien vivre, on a toujours assez vécu. Quand je pense que j’aurai à jamais dans la liste “du même auteur“ plusieurs livres publiés par lui, c’est plus qu’une fierté, c’est un plaisir. On a connu le dernier grand. L’immense générosité qu’il a eue à notre égard n’a pas fini de nous nourrir et de nous porter.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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