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Les vies de Jean-Marc Roberts

30 Mar Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans un bref récit à la beauté solaire, l’écrivain et éditeur Jean-Marc Roberts évoque son combat contre le cancer et le souvenir d’étés passés en Calabre durant l’adolescence.

Jean-Marc-Roberts © Thibaut Chapoto

Deux vies valent mieux qu’une annonce le titre du nouveau livre de Jean-Marc Roberts. Des vies, l’écrivain né en 1954 en a effectivement eues plusieurs et en consigne instantanés, souvenirs, choses vues, au gré d’un bref récit tenu par deux fils rouges : le cancer qui le frappa à partir de septembre 2011 («tumeur saison un», «tumeur saison deux», note-t-il) et des vacances d’été sous le soleil de Calabre de 1967 à 1970. En associant «le froid de l’hôpital au sable brûlant des plages du sud de l’Italie», Roberts ne pratique pas le grand écart, mais alterne les perspectives, le flou et la mise au point, le clair-obscur et la pleine lumière.

Rappelant ses débuts de romancier en 1972 avec Samedi, dimanche et fêtes, publié au Seuil par Jean Cayrol mettant en avant la précocité de l’auteur, il précise : «Moins de deux ans plus tard, j’entamais une longue carrière dans l’édition. On m’aura traité de carriériste, d’arriviste et même de tueur. Ai-je réussi ? Sans doute et faute de mieux. À quelques rares exceptions, notre petit univers fourmille d’ânes et d’héritiers, parfois les deux.» Entre les ânes et les héritiers, il y a aussi quelques vautours, notamment ceux lorgnant – une fois sa maladie connue – sur son poste de directeur des éditions Stock.

Plein soleil

Pour autant, il ne faut pas attendre de Deux vies valent mieux qu’une des règlements de comptes ou des révélations croustillantes sur le microcosme éditorial. Jean-Marc Roberts préfère se souvenir de Muriel Cerf, romancière aujourd’hui oubliée et disparue en mai 2012 des suites d’un cancer, d’un Patrick Modiano compagnon de canulars téléphoniques, des cafés pris avec Marie-France Pisier autour d’un projet de livre sur sa jeunesse niçoise dont tous deux savaient secrètement qu’elle ne l’écrirait jamais. Les amateurs de pathos ne trouveront pas plus leur compte dans ce texte souvent joyeux, narquois, où la maladie et ses remparts thérapeutiques (radiothérapies, chimiothérapies…) doivent composer avec un être décidé à continuer «de tout prendre à la blague avec flegme et sarcasme».

À ceux qui laissent sur son portable des messages apitoyés, l’auteur d’Affaires étrangères et de Toilette de chat répond par texto : «Père-Lachaise, allée 23, tombe 608. Visites autorisées tous les jours de 9 heures à 19 heures.»

On croise encore les enfants de Jean-Marc Roberts (trois jeunes garçons, une fille médecin, un aîné travaillant dans la finance entre New York et Londres) auxquels il consacre des pages drôles, tendres, pudiques. Puis, il y a le plein soleil de quatre étés italiens, «mes seules saisons de véritable insouciance», en compagnie notamment de l’oncle Félix, «calabrais, deuxième mari de ma tante Joyce et seule réelle figure masculine de mon adolescence», vivant de ses rentes tout en cultivant sa ressemblance avec Humphrey Bogart. Durant ces vacances de tous les défis et de tous les paris, il y eût les belles Amalia et Mariella, jeunes filles inoubliables. Des journées de plage et de baignades, l’adolescent revenait avec quelques grains de sable entre les orteils. Délicieuse gêne qui deviendra plus tard une sorte de méthode : «Le voilà mon truc, subir toujours une petite contrariété qui me pèse mais gentiment. Alibi pour repousser depuis toujours le grand livre, la vraie bonne vie. Je pense que tout cela m’assomme. Je préfère les bouts, les instants, les petites ruses des magiciens, les tours des illusionnistes.» Deux vies valent mieux qu’une et ses «souvenirs en vitesse» s’achèvent avec le paradis perdu de l’enfance, paradis retrouvé – car rien ne finit jamais – une nuit à l’hôpital dans un goût acre et un éclat de rire cristallisant le plus beau moment d’une existence.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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