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On ne naît pas femme… de Katrine Horn : un joyeux pied de nez pour la Journée internationale des Femmes

Il a toujours bon goût et n’hésite pas à surprendre son public toujours aussi nombreux. Comme le dit Joël Saurin, le maitre d’œuvre de cette toujours passionnante Pause Musicale, « ce devrait être tous les jours la Journée des Femmes, mais sans oublier les Hommes ! ».

J’ajouterai : « les Hommes qui les aiment ».

La scène de la Salle du Sénéchal a l’air aujourd’hui d’être occupée par l’attirail d’un brocanteur : table ronde avec une bassine et un broc en métal émaillé, flacons à parfums, paravent, porte-manteau avec une veste en fourrure ;  heureusement une magnifique harpe nous rassure : nous ne sommes pas trompé d’adresse, il va bien s’agir d’un concert. Mais quand la musicienne entre en scène dans une superbe robe longue à traine, coiffée d’un délicieux chapeau et agitant son ombrelle, comme surgie de la Belle Epoque, pas de doute : il va être avant tout question d’éternel féminin, d’érotisme, de mode, de liberté, d’amour bien sûr mais aussi de révolte ; le tout avec humour et musicalité.

harpeSi à certains moments, j’ai l’impression d’être dans un salon bourgeois, pas seulement parisien, mais aussi méditerranéen, (j’ai assisté à des concerts de musique classique arabe avec harpe à Alger), la harpe au principe très ancien*, est ici prétexte à réflexion et à révolution.

Katrine Horne** joue allégrement avec tous les stéréotypes féminins, pour mieux dynamiter les masculins. Elle a tout pour elle, plastique pulpeuse, classe, légèreté, mais aussi la culture et l’esprit qui manquent souvent à celles qui abusent de leurs attraits. Et son spectacle, mis en scène par sa complice Rachël Esmoris, est un hybride entre concert, théâtre et manifeste pour la Cause des Femmes, qui ne déplairait pas à cette grande Dame qu’est Gisèle Halimi. En un raccourci saisissant, elle survole quelques étapes de l’émancipation féminine, depuis la jeune fille de bonne famille qui joue au salon en attendant que son cher père lui trouve « l’homme de sa vie » jusqu’à la femme de lettre amante sans frontières en passant par la musicienne qui s’émancipe pour devenir une artiste digne de ce nom, rôle jusque là dévolu à son frère.

Et même si la condition féminine dans notre bon vieux Occident fait rêver les révolutionnaires du Moyen-Orient ou les chairs à mariage forcé de Chine, il est bon de rappeler que ce furent des siècles de combat pour en arriver là ; je ne peux évoquer sans émotion le destin de la Jeune Fillette condamnée au couvent chantée par Montserrat Figueras ou celui de Camille Claudel,immense sculptrice internée de force par son frère. La lutte continue pour les Droits des Femmes, comme pour ceux de l’Homme ; au quotidien ! Stéphane Hessel qui vient de nous quitter nous l’a rappelé jusqu’à son dernier souffle. Mais combien d’entre nous ont oublié le sacrifice d’Olympe de Gouges dont Benoîte Groult vient opportunément d’illustrer la mémoire.

Katrine HorneA travers des textes choisis, Katrine Horn fait vivre sur scène le célèbre aphorisme de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient », avec bien sûr un extrait d’entrevue avec celle-ci, (gracieusement mis à disposition par Radio Canada), mais aussi de Lavinia, la jeune veuve créée par George Sand dans son roman éponyme, de Hexentanz de Clara Schumann-Wieck, épouse du célèbre compositeur Robert Schumann, (en bande son), de Jane Eyre, l’héroïne célèbre de Charlotte Brontë. Elle passe allégrement de l’épouse révoltée d’Une maison de poupée de Henrik Ibsen où Nora quitte son mari, Thorvald, (le tout mimé et mis en musique par un extrait de Madame Butterfly, opéra de Puccini), à la femme libérée des journaux intimes d’Anaïs Nin. Elle est toutes ces femmes, différente et unique. Et le public essentiellement féminin est ravi.

Mais les messieurs ne boudent pas leur plaisir. Quant aux enfants nombreux en cette période de vacances scolaires, même si la gravité de certains textes leur passe au dessus de la tête, ils ne se privent pas de jouer, comme une adorable petite fille à côté de moi. En effet, tout cela glisse sur le temps comme la robe sur le parquet de la scène, en un suggestif effeuillage, mais dès qu’elle s’installe à la harpe et se met à jouer, une douce rêverie nous emporta avec les grappes de notes cristallines.

On oublierait presque que Katrine Horn est avant tout une virtuose de cet instrument. Née au Danemark. Jeune, elle part apprendre la harpe à la Guildhall School of Music and Drama à Londres. Après sept ans passés à Londres, elle s’installe à Paris pour perfectionner sa technique dans la tradition de l’École Française de Harpe.

Sa vie musicale est riche de rencontres, ce qui l’amène à découvrir la musique électronique avec Sofie Guillois Larsen. Elles fondent ensemble Harpcore. Depuis peu, elle interprète un répertoire de mélodies de Gabriel Fauré avec l’artiste lyrique mezzo-soprano Rachël Esmoris.

Katrine Horn a participé en tant que soliste à de nombreux festivals tels le Festival de Musique d’Eté de Sankt Blasien (Allemagne), le Festival de Musique Classique de Tournus (France), le Festival de Snape (Angleterre). Elle s’est également produite avec l’orchestre de musique contemporaine Athelas au Festival Amplitudes (Copenhague-Paris).

Elle a enregistré pour la Radio Danoise ainsi que pour Radio France.
Ses enregistrements comprennent un disque de musique française pour harpe seule, des œuvres de Benjamin Britten avec chœur, de la musique électronique pour deux harpes et voix, et dernièrement « Princesses oubliées ou inconnues », musique d’un spectacle pour enfants de la délicieuse Catherine Vaniscotte (dont je n’oublie pas la superbe Java des Couleurs, avec Hervé Suhubiette). 
Katrine Horn continue de se produire en tant que soliste et dans des ensembles allant du duo aux formations plus importantes.

Les œuvres interprétées sont  extraites de la Valse en si bémol mineur op. 69, n° 2, et du Prélude op. 28, n° 15, de Fréderic Chopin, de la Marguerite douloureuse au rouet, pièce pour harpe seule d’Albert Zabel, de la Rapsodie, pièce pour harpe seule, de Louise Charpentier, Danse des Lutins, pièce pour harpe seule, de Henriette Renié, de la chanson à texte de Harry Fragson et d’Eugène Héros, Les Amis de Monsieur, et de celle de John Kander et de et de Fred Ebb, Mein Her.

Katrine Horne2Même si je regrette qu’elle ne joue pas davantage, c’est autour de la harpe qu’évolue ce spectacle : symbole de féminité, celle-ci se dévoile et laisse ainsi entrevoir un univers féminin assumé, décliné en diverses nuances. La harpe, instrument expressif et imposant, crée un contrepoint qui joue avec les valeurs dites masculines.

 

Et je ne peux m’empêcher d’évoquer La harpe de madame de Genlis de Rosemonde Gérard qui écrivit pour Edmond Rostand une éternelle chanson d’amour, (même si l’infidèle ne vieillit pas avec elle une fois le succès venu).

Comtesse aux yeux dorés, je l’ai toujours connue


Cette harpe ; elle était près de votre portrait,


Chez mon père ; et, déjà, sa langueur ingénue


Faisait un peu semblant de garder un secret.

 

Cette harpe, elle avait orchestré votre vie ;


Et, confidente d’un roman cher et fatal,


Elle savait si votre fille Pulchérie,


Par les soins de l’amour, avait du sang royal ?

Cette harpe, elle avait, sur ses cordes légères,


Conservé tous les noms des danseurs éphémères


Qui vous environnaient d’un éternel désir ;

Et, quand on la regarde, on croit parfois entendre


Un arpège qui va, silencieux et tendre,


De vos premiers serments à vos derniers soupirs.

(in Féeries)

 

E.Fabre-Maigné

Chevalier des Arts et Lettres

8-III-2013

 

*Déjà dans l’Egypte antique, de nombreuses variétés de harpes sont représentées. Cependant ce n’est qu’au milieu du XII° siècle qu’elle apparaît dans l’iconographie européenne, avec une forme spécifique permise par l’assemblage de trois parties : la caisse de résonance, la colonne et la console, souvent en « col de cygne ». Auparavant existait un instrument, la rote,  avec qui elle est souvent confondue. Il ne reste aujourd’hui aucun modèle original de harpe médiévale : quelques instruments irlandais du XV° siècle et l’iconographie abondante nous permettent cependant de reconstituer cet instrument.

**Contact : Cie La Grande Sirène ADN, 2, chemin de las Peyrères 31390 Carbonne 06 64 11 87 08

www.katrinehorn.com

contact@katrinehorn.com

http://www.youtube.com/watch?v=yu89mwcjw4Q

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