Close

Et pendant que Yue Minjun rit, jaune ? Liu Bolin disparaît, ou fait semblant. Ce dernier, à ne pas rater, dans une expo digne de la capitale.

Camouflages urbains, tel est l’intitulé de l’exposition que la Fondation pour l’art contemporain-Caisse d’Epargne – Place du Capitole – consacre à Liu Bolin, artiste chinois qui ne pouvait rêver mieux comme lieu et qualité d’accrochage les plus adéquats à son travail. Un travail né d’un trait de génie à partir d’un fait divers qui, lui, ne relève pas du même qualificatif.

L’art contemporain d’Extrême-Orient – japonais, coréen –  est bien en pleine effervescence, et surtout l’art chinois. Pendant que Xian Liqing, né en 1973, se livre dans ses travaux à un compromis entre ceux de Maria Elena Vieira da Silva et Damien Hirst, que Feng Zhengjie, 1968, revisite Botero, que Zhang Huan, 1965, crée l’événement avec sa sculpture monumentale Peace II, une énorme cloche sculptée en bronze dont le battant se prolonge par un corps d’homme recouvert d’une peinture or ! qu’avec leur fabuleuse série de bébés joufflus, Welcome to the World’s Famous Brand Series, Luo Weidong, Luo Weiguo & Luo Weibing s’amusent comme des petits fous, que Lee Dong-Jae, 1974, va voir du côté de Andy Warhol, que Liu Wei, 1965, doit avoir un penchant pour Francis Bacon, que Yang Shaobin lorgne furieusement vers David Hockney jusqu’à le jeter dans sa piscine, que Zhao Bo, 1974,  nous amuse avec un I love Mickey, que Cui Xiuwen, 1970, s’adonne à la digital photography, que…, tous ces quarantenaires évoluent et tournent  autour du slogan politique devenu familier “Opening and Reform“ et Liu Bolin transforme un événement négatif en une perspective de travail fulgurante et surtout inédite.  Les souhaits de la génération “China Post 70’s“ sont bien présents : glissement vers une économie de marché ouverte, lente démocratisation des politiques, urbanisation pacifiée, libéralisation des médias, … A sa manière, Liu en devient un de ses fers de lance incontournables.

Mais retraçons quelques lignes de l’histoire de l’artiste créateur des œuvres ici présentées. Certains affirment qu’elle est digne des plus beaux contes. « Au commencement, un jeune chinois pétri de talent, brillamment diplômé de l’Université de Shandong et de l’Académie Centrale des Beaux-Arts de Pékin, décide de consacrer sa vie à la sculpture. Liu Bolin a 27 ans et un bel avenir devant lui, d’autant qu’aux décombres de la révolution culturelle succèdent les années 2000 et une croissance économique fulgurante. Mais en novembre 2005, tout bascule. Pour des raisons immobilières liées à l’organisation des Jeux olympiques – c’est la thèse officiellement avancée – les autorités décident de détruire le village de Suo Jia Cun constituant alors la plus grande concentration d’ateliers d’artistes chinois, et où Liu était lui-même établi. Le jeune artiste est anéanti et, pour exorciser sa peine, va s’immortaliser mais à sa manière, frappante et inédite, devant les immeubles en ruines. Il ne se contente pas de prendre la pose, il se fond littéralement dans les décombres ou les instruments de démolition. Voilà, signifie-t-il ainsi au pouvoir, comment on a voulu, lui et ses “comparses“ les gommer du paysage. » D’où le premier travail ci-dessous qui correspond donc à la disparition immortalisée du lieu, véritable point de départ de l’odyssée artistique.

Hiding in the City, 2006. Suojia Village © Liu Bolin / Courtesy Galerie Paris-Beijing

Hiding in the City, 2006. Suojia Village © Liu Bolin / Courtesy Galerie Paris-Beijing

« Il ne le sait pas encore, mais cette photographie fait date : elle sera la première d’une longue série. Dès lors, la vie de Liu Bolin devient une performance de chaque instant. Où la protestation silencieuse est élevée au rang d’œuvre d’art et la douleur devient source d’inspiration. » Pékin, New York, Paris ou Venise, Liu Bolin n’aura de cesse que de trouver LE LIEU où il pourra imaginer une astuce pour se fondre dans ses propres photographies. « D’abord un cliché de paysage, mur ou monument qui lui servira de base de travail, puis le choix des couleurs, de la lumière, enfin – et c’est peut-être le plus fastidieux – l’immobilité totale pendant plusieurs heures, le temps que ses collaborateurs le peignent de pied en cap, jusqu’à ce qu’il disparaisse entièrement dans le décor pour un second cliché. » Sans oublier l’angle de prise de vue capital pour les ombres, les problèmes de perspective, et en sachant que le logiciel Photoshop n’est pas de mise, évidemment.

Chaque œuvre, inédite, est un véritable défi, tant technique que physique. Il arrive que le plasticien reste immobilisé plus de dix heures, supervisant la préparation des couleurs qu’on lui applique sur son vêtement passe-muraille monochrome, et sur le visage.

©  Liu Bolin

Petite comparaison. C’est par ses personnages éclatant de rire, yeux fermés, et reproduits à satiété que Yue Minjun a trouvé le véhicule idéal pour traduire en images ses messages politiques. Ces visages figés, pareils à des masques, ne cachent-ils pas leur désarroi, leur impuissance ? Le rire, ce rire à gorge déployée ou presque et aux mille cinq cents dents, est alors comme un exutoire, un rempart, un acte de résistance.  Comme l’artiste s’est façonné un visage-façade afin de se protéger ou de dissimuler sa personnalité, ses sentiments, ses idées, Liu Bolin, lui, a trouvé l’astuce de disparaître pour finalement continuer à être, tout simplement. Chez l’un, la forme est unique ou multiple, chez l’autre, elle n’est plus. Mais il faudra aussi s’attarder sur le choix du lieu qui n’est jamais dû au hasard, bien au contraire, que ce soit un rayon de fruits et légumes de supérette, ou de fauteuils rouges de La Scala de Milan, ou tel paysage industriel, ou monument.

©  Liu Bolin

L’un comme l’autre de nos deux artistes utilisent une astuce, et pas deux, pour se rebeller en minimisant les risques de ne plus pouvoir s’exprimer, se révolter, exister pour ne pas être gommé. C’est leur façon de livrer leur réflexion sur les conditions de vie qui sont faites à leurs compatriotes, et surtout par ce biais là, de les faire connaître, maintenant au monde entier. Un peu comme Dimitri Chostakovitch sur l’impensable chape asphyxiant le monde culturel, au travers de certaines de ses symphonies ou quatuors.  « J’exprime mon opinion, ma compréhension du monde. L’homme est devenu transparent dans la société. Comme annihilé par le pouvoir suprême de la consommation, l’individu s’efface, ne compte plus. Mais chacun est libre d’avoir sa propre interprétation de mon travail. » Liu Bolin

« Liu est un artiste contestataire, un rebelle. Il a besoin d’apporter sa pierre à l’édifice de l’art contemporain chinois en dénonçant tout ce qui ne va pas en Chine, et dans le monde. »

Michel Grialou

Fondation Caisse d’Epargne pour l’art contemporain

Made in Asia 2013Dans le cadre de l’Exposition de Liu Bolin « Camouflages urbains », la Fondation d’Entreprise Caisse d’Epargne Midi-Pyrénées est partenaire du Festival Made in Asia

Partager : Facebook Twitter Email

 


Michel Grialou Plus d'articles de