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La musique funambule et joyeuse

22 Nov Publié par dans Musique classique | Commentaires

Concert au Musée des Augustins, Salon Rouge
Mardi 20 Novembre 2012
Les Arts Renaissants

Gilles Apap et Colors of invention
Gilles Apap, violon
Myriam Lafargue, accordéon
Ludovic Kovac, cymbalum
Philippe Noharet, contrebasse

À leur manière les Arts Renaissants ont rendu un des plus beaux hommages à leur père fondateur Xavier Darasse en invitant le violoniste acrobate Gilles Apap. Et Xavier Darasse, autre lutin lumineux, aurait reconnu dans cet autre lutin qu’est ce diablotin de Gilles Apap, un frère comme lui pétri d’humour, de simplicité, de décalage pour surprendre et ravir, et de virtuosité.

Alors que certains essaient bien d’être excentrique à tout prix, comme Nigel Kennedy à tout hasard, sans en avoir ni les moyens ni l’aura, Gilles Apap est doué jusqu’à l’insolence, extraordinairement ailleurs et partout, aussi bien génial dans Bach ou Mozart que capable d’endiabler un cabaret tzigane ou un pub irlandais.

Ce violoniste est hors du commun, jovial il dégage la joie de jouer et de vivre et l’a fait partager. Fini avec lui le risque de naphtaline dans la musique classique. Et pourquoi ne pas avouer qu’écouter les Quatre saisons de Vivaldi dans sa transcription fougueuse et poétique, nous l’a fait préférer à l’original.

D’autres génies du violon, Yehudi Menuhin, L. Subramaniam ont reconnu son authenticité, sa technique fabuleuse, son ouverture à toutes les musiques du monde.

Aussi sa venue à Toulouse est un événement rarissime. Sa formation, avec laquelle il regrette de ne pas plus souvent avoir l’occasion de jouer, est « étrange et pénétrante » : un accordéon classique, une contrebasse, un cymbalum, et son archet royal bien sûr.

Avec eux il s’embarque pour une invitation au voyage, qui ne se soucie pas de respecter le programme annoncé, mais navigue au gré de son humeur, de ses improvisations du moment. Gilles Apap ne tient pas en place, comme un malicieux démiurge il se lève, arpente la scène, dynamisant ses partenaires. Il est le seul à jouer tout par cœur, avec un son prodigieux.

Magicien du son, il ne se prend pas au sérieux, apostrophant un personnage d’un tableau en face de lui qui le regarde trop fixement, jouant avec les spectateurs en leur demandant de s’appliquer un peu, toujours à deux doigts du fou rire. Ce violoniste est immense, cet homme est grand. Et même si ses très nombreux CD/DVD nous l’ont fait aimer, seuls un concert et le film de Bruno Monsaingeon le font miroiter dans toutes ses dimensions fantasques.

Le CD qui s’approche un peu du concert s’appelle « Sans orchestre » avec des « musiques d’orchestre de Ravel, Saint-Saëns, de Falla, Mozart, Kreisler.

On retrouve la plupart de ses compositeurs lors de ce concert mémorable de ce soir-là. Kreisler adaptant Bach et Apap en abîme tirant Bach vers l’improbable, Ravel magnifié dans son Tombeau de Couperin aux sonorités subtiles, parfois mélancoliques, souvent jazzy, de Falla et sa trépidante Danse du feu, un adagio de Mozart bien tendre, Pablo de Sarasate et ses Airs bohémiens, mais la part du roi fut dévolu à Vivaldi qui a occupé dès 2002, Gilles Apap. Ses Quatre saisons à lui sont un mets autrement épicé que celles du prêtre roux, car il va y adjoindre les saveurs du monde entier. Elle nous emporte et le palais et la raison. Il n’a pas joué La Folia, mais tout était folie, douce ou échevelée dans son concert.

Et quand il fait se trémousser les musiques bretonnes, tzigane, bulgare, irlandaise, yiddish, il devient avec son ensemble une houle sonore. De ses harmoniques s’envolent bien des oiseaux. Souvent les morceaux se terminent par une pirouette.

On pourrait croire qu’il est avant tout un funambule illuminé du violon, en transgressant tous les codes comme dans ses célèbres cadences sur les concertos de violon de Mozart, mais il faut savoir qu’il est le meilleur interprète « sérieux » d’Enesco, Bach, Bartok, Debussy et Ravel. Des montagnes de Transylvanie aux sommets de la musique, Gilles Apap est superbe.

Son rejet des« institutions classiques et de leurs mentalités conservatrices », ne l’amène pas à la révolte haineuse, mais à la joie de jouer, et c’est bien la joie qu’il répand, car il aime tout ce qu’il joue. Il est une fontaine rafraîchissante dans l’univers de la musique et les Arts Renaissants nous ont offerts à boire l’eau vive de ce marginal de génie, aussi chez lui dans le folklore, le jazz, le blues, le celtique.

Lui, mondialement connu, aura fait une escale mémorable et inoubliable à Toulouse.

« Il ne suffit pas de violer la musique, encore faut-il lui faire un enfant », disait Stravinsky, et bien nombreux sont les enfants de musique de Gilles Apap. Il ne revisite pas les classiques, il les recrée.

Merveilleux bonhomme !

Gil Pressnitzer

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