Close

Marilis Orionaa : une ouverture en beauté pour le Festival Occitania.


Après les fulgurances électriques d’Eric Lareine, j’invite la petite Charlotte à une ballade en Occitanie et plus loin encore, en compagnie d’une poétesse et chanteuse qui transcende les frontières avec passion et humour : Marilis Orionaa, la bergère des nuages, en l’église de Pechbonnieu (31), dans le cadre du Festival Occitania 2012.

Comme disait ma grand-mère Eugènie, « il faut se gagner certains petits bonheurs qui font le grand » : sortir de Toulouse embouteillée, éviter un carambolage à Croix-Darade, prendre les petites routes de campagne et traverser des villages déjà à demi-endormis. Mais le jeu en vaut la chandelle.

La ville de Pechbonnieu date du début du XIIème siècle et son église probablement du XIVème, comme en témoignent les fragments de peinture polychromes à dessins géométriques que l’on peut voir à droite du chœur et qui ressemblent à ceux des murs des Jacobins de Toulouse de la même époque. Egalement, deux petites images peintes de chaque côté de la nef l’une à gauche, représente le Christ en croix entre la Vierge et Saint-Jean. Elles sont les seuls vestiges d’une fresque représentant probablement la vie du Christ et datent du XVème. Le clocher-mur est inscrit à l’inventaire des monuments historiques et possédait à son origine 5 cloches. Il n’en reste, depuis la Révolution, que deux. L’église a beaucoup souffert des guerres de religions et a été sérieusement réparée à la fin du XVIème siècle; les fonds baptismaux, la sacristie, la tour de l’horloge et le porche datent du XIXème. L’église a été restaurée en 1987-1988 et rendue au culte en 1989. Sa sonorité exceptionnelle augmente le plaisir d’y organiser des concerts régulièrement.

Quand nous arrivons, elle brille de tous ses feux et semble heureuse de nous accueillir, dans une chaude convivialité.


C’est l’écrin idéal pour la chanteuse Marilis Orionaa, soprano colorature, et le guitariste Olivier Kléber-Lavigne, orfèvre en notes cristallines, qu’elle présentera d’un poème chanté (bien sûr) : le fils du marbrier de Saint-Armou ne parle presque pas ; mais sa guitare parle pour tout un groupe de musiciens ! Sur les mélodies de la Dame, il lui tisse un tapis sonore où passent des échos béarnais bien sûr mais aussi arabo-andalous. Signalons aussi le beau travail sur le son de Gérard Cauquil qui enlumine cette voix éthérée.

On remarque d’abord une cascade sylvestre de cheveux auburn roulant jusqu’aux épaules et à la poitrine d’une belle femme menue mais qu’on sent animée d’une grande force intérieure, tant son visage irradie une sensibilité à fleur de peau. Dès qu’elle chante, on entre dans un autre univers, loin du fracas du monde, là où l’être humain est encore une partie de la nature, « à mi-chemin entre la fourmi et la montagne » (comme disent les Amérindiens). Et comme dit Charlotte, peu importe que l’on ne comprenne pas l’occitan, heureusement, elle nous en délivre des extraits entre chaque chanson.

Il faut fermer les yeux comme elle souvent et se laisser emporter comme un fétu de paille au fil du gave ; mais combien savent encore le faire ? Nous sommes en effet à des années-lumière des musiques manufacturées à consommer puis à jeter comme nous en abreuvent les radios commerciales.

En bonne béarnaise, elle chante les amours de pastourelles dont les appels se répercutent de vallées en vallées, et le désespoir du jeune homme exilé fuyant la conscription pour aller mourir loin de sa famille, une berceuse pour sa petite fille avec un conte d’ogre et de jambe cruelle qu’une maman tient à distance… Et l’on entendrait une mouche voler.

Elle offre aux voutes de l’église de Pechbonnieu un vibrant Ave Maria de son vieil ami Roger Lapassade, où la Vierge donne le sein à son enfant (comme dans les églises piémontaises, à Saluzzo par exemple) et qui m’évoque Hildegarde von Bingen.

Elle n’hésite pas non plus à reprendre, n’en déplaise aux pisse-froids, un poète de langue française Victor Hugo revisité par Brassens et adapté pour elle par le poète gascon Alexis Arète, Gastibelza,  l’homme à la carabine :

« Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe. 


Sabine, un jour, 


A tout vendu, sa beauté de colombe, 


Et son amour, 


Pour l’anneau d’or du comte de Saldagne


Pour un bijou…

Le vent qui vient à travers la montagne


M’a rendu fou ! »

Dans son écriture, on sent tout de suite, au delà de l’amour de ses racines, sa sensibilité de femme digne de ce nom et de Professeur certifié de Lettres classiques qu’elle a été ; elle méritait bien un Prix de l’Académie Charles Cros.

Elle fait ainsi revivre les pauvres vieilles maisons de son village à l’abandon, casa ceseta, qu’elle connaît chacune par leur nom :

Je reste là

Au bout de mon chemin

Le jour où les héritiers voudront bien me vendre

Personne de voudra faire de frais pour moi

A présent que je preds mon crépi

J’ai très peur de tomber

 

Mon foyer est vide

Il n’y a pas de bruit

Où sont passés ceux qui chantaient sous mon toit ?

Je n’entends jamais jurer

Il n’a que des grincements et des gargouillis

C’est la rengaine du vent et de la pluie.

 

Tous m’ont abandonnée

Et quand vient quelqu’un

J’ai honte d’être laide et abîmée

Jamais plus je ne serai réparée

J’étais une belle maison exposée au midi

A présent j’engraisse les termites et les capricornes.

Et je pense aux petites âmes de ces maisons, dont me parlait ma grand-mère en me lisant Francis Jammes (qui vécut à Orthez non loin de chez Marilis) pour apprivoiser mon sommeil rétif d’enfant de séparés :

Il y a une armoire à peine luisante

qui a entendu les voix de mes grand-tantes,

qui a entendu la voix de mon grand-père,

qui a entendu la voix de mon père.

A ces souvenirs l’armoire est fidèle.

On a tort de croire qu’elle ne sait que se taire,

car je cause avec elle.

Il y a aussi un coucou en bois.

Je ne sais pourquoi il n’a plus de voix.

Je ne veux pas  le lui demander.

Peut-être qu’elle est cassée,

la voix qui était dans son ressort,

tout bonnement comme celle des morts.

Il y aussi un vieux buffet

qui sent la cire, la confiture,

la viande et le pain et les poires mûres.

C’est un serviteur fidèle qui sait

qu’il ne doit rien nous voler.

Il est venu chez moi bien des hommes et des femmes

qui n’ont pas cru à ces petites âmes.

Et je souris que l’on me pense seul vivant

quand un visiteur me dit en entrant:

– comment allez-vous, monsieur Jammes ?

Elle me fait venir les larmes aux  yeux (et je ne suis pas le seul) en évoquant sa Tatie Marie, couturière autodidacte, qui savait tailler des vêtements pour tous, et qui, les doigts crochus de rhumatismes, lui confectionna ses premières robes de scène quand elle tirait le diable par la queue : le public reprend à l’unisson le refrain de cette élégie qui n’est pas sans me rappeler celle du regretté François Béranger pour sa petite grand-mère couturière, tout aussi poignante. Et Marilis d’imaginer (comme Francis Jammes encore se voyant arriver au paradis avec les ânes) cette pauvre couturière roturière elle aussi au paradis et habillant le Seigneur, ses saints et ses anges de costumes plus beaux les uns que les autres !

Nul doute qu’il y a quelques siècles, cette femme aurait été excommuniée et brûlée vive en place publique par quelques intégristes ulcérés par son intelligence, son ouverture d’esprit, sa liberté et sa beauté. Heureusement, nous sommes en démocratie (même si elle est tous les jours à défendre).

Avec Rosina de Peira et Muriel Batbie-Castell, elle est une digne descendante des Trobaïritz, ces femmes-troubadours, premières compositrices occidentales de musique profane et sacrée, au XIIème et XIIIème siècle, telle Azalais de Porcairagues ou la Dame de Castelloza. Mais elle est plus que cela, une poétesse pyrénéenne, méditerranéenne et européenne dont les textes feront date dans une longue lignée d’auteurs dépassant le local pour l’universel ; quand les censeurs seront depuis longtemps oubliés.

Il faut féliciter le Festival d’Occitania animé par Jean-Paul Becvort, directeur de l’Institut d’Etudes Occitanes en Haute-Garonne, et la Mairie de Pechbonnieu d’avoir eu la clairvoyance et le courage d’offrir au public ce concert poétique hors normes qui restera un des plus beaux de cet automne incertain.

Nous attendons maintenant avec impatience le printemps (logique pour une poétesse occitane) pour déguster son nouveau disque. En disant comme elle :

…Il y a longtemps que je ne t’ai pas vue

Il y a longtemps que je ne t’ai pas parlé

Chacune sa quête

Chacun (…) doit suivre son destin…

Je t’imagine

…Toujours à courir la montagne

Toujours en train de chanter…

Je me souviens de cette chanson que tu as composée

            Elle était si légère

            Qu’elle m’a chaviré pour la vie.

 

28-IX-2012

E.Fabre-Maigné

Chevalier des Arts et Lettres

 

www.marilisorionaa.com

Association Armugalh BP 301, 64300 Orthez France

05 59 67 95 65

06 83 30 11 62

dernier disque Damn, disponible sur son site.

 

festivaloccitania.com

l’entre duas mars jusqu’au 27 octobre

05 61 11 24 87

Partager : Facebook Twitter Email

 

Un commentaire

  • Jean Lafitte dit :

    J’ai les CD de Marilis; je l’ai retrouvée à travers ces lignes si bien écrites, sensibles, intelligentes,… et j’ai pleuré moi aussi, devant mon écran, à l’évocation de Tatie Marie que je n’ai pas connue, mais dont j’ai connu tant de semblables. Oui, le Paradis qui nous attend nous fera retrouver tous ces amis de Dieu et des hommes qui nous ont précédé, sans bruit.
    Merci, Marilis, Merci M. Fabre-Maigné.


Elrik Fabre-Maigné Plus d'articles de