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Supervielle-Méchin-Bréhéret à la Cave Poésie

24 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires

Ce soir, les murs de la cave Poésie vibrent sous les coups de boutoirs et les salves électriques d’un groupe de « punk made in Groland» installé dans la cour de la Cinémathèque voisine : il faut attendre qu’ils se calment pour que Gilles Méchin et Alain Bréhéret puissent débuter leur tour de chant en toute quiétude (même si j’apprécie le rock en général, la tonalité de Jules Supervielle est beaucoup plus intérieure).

Gilles Mechin

Gilles Méchin* est un vieil ami de la Cave Poésie René Gouzenne de Toulouse. Il y est venu plusieurs fois il y a déjà longtemps, mais on dirait que c’était hier ; et le temps semble n’avoir pas de prise sur cet éternel jeune homme, au port altier, à la mémoire intacte et à la grande alacrité intellectuelle. On ne lui fera pas l’injure de donner son âge, mais disons qu’il est né une des pires années pour la France du XXème siècle, mais pas pour la Poésie : il était sans doute ainsi prédestiné à chanter de belle façon Aragon, Néruda, Nazim Hikmet etc.

 

Aujourd’hui, c’est Jules Supervielle (1884-1960), l’une des plus grandes figures de la Poésie contemporaine en France. Enfant orphelin, il grandit à Montevideo, avant de venir à Paris à dix ans. Il était très attaché à  l’Uruguay : … « le petit trot des gauchos me façonne, les oreilles fixes de mon cheval m’aident à me situer ». Il y reviendra plusieurs fois, en particulier pour un exil de sept ans durant la Deuxième Guerre Mondiale. Éclectique, il rédige aussi bien des romans ou des pièces de théâtre que des poèmes : son premier recueil, « Débarcadères » est publié en 1922, et son premier roman, « L’Homme de la Pampa » en 1923. « Gravitations » est l’un des recueils majeurs de la poésie française du XXème siècle. Reconnu par ses pairs, il est élu Prince des Poètes en 1960, peu de temps avant sa mort à Paris.

 

Alain Bréhéret

Gilles Méchin est accompagné ce soir par le grand Alain Bréhéret : pianiste accompagnateur et arrangeur, celui-ci a joué pendant quinze ans avec le chanteur Alain Aurenche et participé à ses trois premiers albums chez R.C.A.  Il a également joué des claviers dans trois disques du chanteur breton Louis Capart disponibles en Fnac. Depuis 1993, il accompagne Bruno Ruiz : plusieurs disques témoignent de cette expérience, dont Les Larmes de Laurel, Le Chant Impératif ou Nous (avec le magnifique Les Petits Cœurs du Papier Peint). Avec Sylviane Blanquart, il a présenté un spectacle mêlant le piano, l’orgue de barbarie et la voix : « Traversée du désir ». Il est aussi l’irremplaçable pianiste des « Clairières dans le ciel pyrénéen in mémoriam Francis Jammes » de la Compagnie du Rêveur. Il a participé le 15 février 2008 au TNT de Toulouse,  avec Vicente, Rafael, Paloma Pradal, Véronique Dubuisson, Jean-Luc Amestoy, entre autres, à « Grazie mille, Léo », hommage à Léo Ferré, dont les 900 spectateurs (en particulier Marie Ferré) se souviennent encore avec émotion. Bréhéret est lumineux, c’est le moins que l’on puisse dire pour un musicien non-voyant : il apporte toujours une sensibilité et une technique à toute épreuve à ceux qu’il accompagne, tout en laissant au chanteur la place nécessaire pour ses envols.

 

Même si assez linéaire et aux accents quelque peu surannés, les compositions sont justes et les mélodies comme la voix chaude rendent parfaitement grâce à la poésie de Supervielle. La musique coule ce soir comme de l’eau de source : je me laisse embarquer dans un monde onirique souvent aquatique où passent beaucoup d’enfants.

Ce qu’il me fallait pour verser du baume sur la plaie ouverte par la disparition brutale d’un être très cher ; et Vivre encore a des accents qui me sont très personnels en ce moment de ma vie :

Ce qu’il faut de nuit 


Au-dessus des arbres, 


Ce qu’il faut de fruits 


Aux tables de marbre, 


Ce qu’il faut d’obscur 


Pour que le sang batte, 


Ce qu’il faut de pur 


Au cœur écarlate, 


Ce qu’il faut de jour 


Sur la page blanche, 


Ce qu’il faut d’amour


Au fond du silence. 


Et l’âme sans gloire 


Qui demande à boire, 


Le fil de nos jours 


Chaque jour plus mince, 


Et le cœur plus sourd 


Les ans qui le pincent. 


Nul n’entend que nous 


La poulie qui grince, 


Le seau est si lourd.

 

Jules Supervielle

Ce concert donne envie de relire Jules Supervielle : je sais qu’il y a dans ma bibliothèque, entre autres, cet hommage à Oloron-Sainte-Marie et à mes chères Pyrénées :

Comme du temps de mes pères les Pyrénées écoutent aux portes

Et je me sens surveillé par leurs rugueuses cohortes.

Le gave coule, paupières basses, ne voulant pas de différence

Entre les hommes et les ombres,

Et il passe entre des pierres

Qui ne craignent pas les siècles

Mais s’appuient dessus pour rêver.

 

C’est la ville de mon père, j’ai affaire un peu partout.

Je rôde dans les rues et monte des étages n’importe où,

Ces étages font de moi comme un sentier de montagne,

J’entre sans frapper dans des chambres que traverse la campagne,

Les miroirs refont les bois, portent secours aux ruisseaux,

Je me découvre pris et repris par leurs eaux.

J’erre sur les toits d’ardoise, je vais en haut de la tour,

Et, pour rassembler les morts qu’une rumeur effarouche,

Je suis le battant humain,

Que ne révèle aucun bruit,

De la cloche de la nuit,

Dans le ciel pyrénéen.

 

Il faut bien sûr aussi ré-écouter Gilles Méchin (qui nous fait parfois regretter Jacques Bertin de la même famille de grands chanteurs-auteurs-interprètes), de Il y a… à l’enregistrement du concert de ce soir en passant par Chansons !… SOS !… 

On attend avec impatience sa nouvelle création avec Alain Bréhéret sur les poèmes de Jean Sénac, ce poète et homme de radio franco-algérien, ami de René Char, Camus, Francis Ponge, assassiné probablement pour son soutien à la révolution algérienne.

En attendant, le disque Supervielle est disponible.

Et sa goutte de pluie continue de rouler dans nos oreilles :

Je cherche une goutte de pluie 


Qui vient de tomber dans la mer. 


Dans sa rapide verticale 


Elle luisait plus que les autres 


Car seule entre les autres gouttes 


Elle eut la force de comprendre 


Que, très douce dans l’eau salée, 


Elle allait se perdre à jamais. 


Alors je cherche dans la mer 


Et sur les vagues, alertées, 


Je cherche pour faire plaisir 


À ce fragile souvenir 


Dont je suis seul dépositaire. 


Mais j’ai beau faire, il est des choses 


Où Dieu même ne peut plus rien 


Malgré sa bonne volonté 


Et l’assistance sans paroles 


Du ciel, des vagues et de l’air. 


 

E.Fabre-Maigné

18-IX-2012

* gilles.mechin@cegetel.net

 

 

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