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Danse du crépuscule

08 Sep Publié par dans Danse | Commentaires

Odyssud ouvre sa saison à Blagnac avec « En Atendant », pièce pour huit danseurs et quatre musiciens de la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker, qui sera par la suite à l’affiche du Grand Théâtre de Bordeaux.

 

La saison d’Odyssud s’ouvre cette année à Blagnac avec un spectacle d’une figure majeure de la danse contemporaine. Anne Teresa De Keersmaeker a créé plus d’une trentaine de chorégraphies, elle a par ailleurs fondé à Bruxelles l’école P.A.R.T.S. où se forment depuis 1995 danseurs et chorégraphes. Dix-huit ans après « Mozart/Concert arias », elle revenait au Festival d’Avignon en 2010 pour présenter « En Atendant », pièce pour huit danseurs et quatre musiciens. Créée à la tombée de la nuit dans le cloître des Célestins, elle a ensuite adapté cette pièce pour les plateaux de théâtre – elle sera notamment programmée cette saison au Grand Théâtre de Bordeaux. La chorégraphe raconte : «Une célèbre ballade du XIVe siècle de Filippo da Caserta donne au spectacle son titre et son affect particulier. L’évocation de l’attente est un thème poétique fort apprécié à l’époque : en attendant l’amour, l’espoir, l’apparition… Ici, c’est un peu particulier, le poème attaque avec ce vers : « En atendant souffrir m’estuet grief payne » – en attendant, il me faut endurer de grands tourments. Et ce que le poète attend – fort noblement, notez, c’est un chant sur la dignité de l’attente – c’est d’être désaltéré. La fontaine est trop loin, et l’eau des ruisseaux, «trouble et corrompue».»

« En Atendant » inaugure une nouvelle étape dans sa recherche permanente d’une alliance toujours plus affinée entre danse et musique. Anne Teresa De Keersmaeker s’ntéresse en effet à l’ars subtilior, une forme musicale polyphonique intellectuelle complexe du XIVe siècle jouant sur les dissonances et les contrastes. L’ars subtilior s’est répandu à la faveur du chaos provoqué par la peste, alors que les puissantes institutions sociales, politiques et religieuses de la société médiévale étaient également affaiblies. Or, ce contexte de confusion généralisée fait écho au désordre contemporain face aux mutations considérables et accélérées que traversent les sociétés actuelles. La précarité de la condition humaine est plus que jamais au centre des préoccupations de l’homme d’aujourd’hui, démuni dans un monde qui le dépasse.

La chorégraphe explique : «Au Moyen Âge, l’adjectif « subtilis » qualifie d’abord un art de l’intelligence et de l’exploit formel, un art qui surmonte volontairement des contraintes formidables. C’est d’abord ça. Mais cette musique laisse flotter dans l’air une part de mystère délicieux, impossible à cerner, une ambiance d’énigme mathématique, des sous-entendus, du sous-texte. Voilà pourquoi nous finissons aussi par l’entendre, cette « subtilitas », dans le sens de la nuance et du clair-obscur. Elle rejoint alors le monde de l’émotion… pour autant que vous vouliez bien penser l’émotion, elle aussi, dans le registre de la nuance. Les émotions humaines forment une syntaxe très raffinée, voyez-vous, et ce n’est pas sans chagrin que je vois une certaine danse contemporaine prendre le parti d’une émotion spectaculaire, qu’on éclaire des lumières les plus brutales. On confond le simple et le primaire. C’est alors que, bizarrement, on perd les corps, le réel des corps. On touche à l’obscène. Je voudrais aujourd’hui que l’émotion se déploie dans des demi-lumières, des couleurs transitoires, des passages perpétuels.»

C’est dans le plus grand dénuement qu’Anne Teresa De Keersmaeker écoute ici les corps se chercher, s’articuler, se soutenir au rythme d’une musique dont la puissance poétique est vertigineuse. En 2011, elle retournait au Festival d’Avignon avec « Cesena », pièce pour treize danseurs conçue avec six chanteurs du groupe vocal anversois Graindelavoix. Poursuivant son travail autour de l’ars subtilior, elle créait cette fois une chorégraphie dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, à la levée du jour. « Cesena » sera visible au Grand Théâtre de Bordeaux, dans la foulée des présentation de « En atendant » sur la scène de l’opéra bordelais.

Avec le spectacle « Elena’s Aria », le Théâtre Garonne poursuivra de son côté la présentation à Toulouse des premiers travaux de la chorégraphe. En 1982, elle signait « Fase, four movements to the music of Steve Reich », en duo avec la chorégraphe Michèle Anne De Mey, qui marquait un tournant dans l’histoire de la danse contemporaine. Anne Teresa De Keersmaeker reprit cette création 25 ans plus tard, notamment au Théâtre Garonne. Elle fondait en 1983 sa compagnie Rosas, du nom de sa seconde pièce, « Rosas danst Rosas ». Depuis, elle n’a cessé de renouveler sa signature chorégraphique construite de gestes simples et répétitifs, avec une rigueur presque mathématique, dans une quête de pureté. Elle s’applique à atteindre une parfaite osmose avec les rythmes et mélodies des partitions souvent jouées sur scène. En trente ans, elle s’est appuyée sur de multiples styles de musiques : « la Grande fugue » de Beethoven, le Quatuor n°4 de Bartok, « la Nuit transfigurée » de Schoenberg en 1995, des chansons de Joan Baez pour « Once » en 2002, des airs traditionnels indiens et une composition de John Coltrane pour « Desh » et « Raga » en 2005, des œuvres de George Benjamin, Debussy et Stravinsky pour « D’un soir un jour » en 2006, des musiques de Jean-Sébastien Bach pour « Toccata » en 1993 et « Zeitung » en 2007, « Le Chant de la terre » de Mahler pour « 3Abschied » en 2010, etc.

Jérôme Gac
« En Atendant » © Anne Van Aarschot

« En Atendant » :
Du mardi 25 au jeudi 27 septembre, 20h30, à Odyssud, 4, avenue du Parc, Blagnac. Tél. : 05 61 71 75 10.
Mardi 8 et mercredi 9 janvier, 20h00, au Grand Théâtre, place de la Comédie, Bordeaux. Tél. : 05 56 00 85 95.

« Cesena », vendredi 11 et samedi 12 janvier, 20h00, au Grand Théâtre – Opéra national Bordeaux.

« Elena’s Aria », du 11 au 13 janvier, au Théâtre Garonne, 1, avenue du Château d’eau, Toulouse. Tél. 05 62 48 54 77.

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