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Le Clavier fantastique : un cauchemar enharmonique

10 Juin Publié par dans Opéra | Commentaires

Ah ! tu crois qu’un ré dièze et un mi bémol c’est la même chose, ignare que tu es, oreilles d’âne que tu mérites !

Sous la plume de Graciane Finzi (musique) et Gilbert Levy (livret), la nouvelle de Jules Verne [1] devient une diabolique leçon de solfège que donne un chœur juvénile [2], dans un éclatant tableau chromatique.

A Kalfermatt, on apprend ses leçons, théorème de Pythagore, Guerre de Cent ans, triangle isocèle, 1830 la photographie. Le maître M. Valrügis n’assigne à l’art de la musique qu’un rang très inférieur. A-t-il raison ? Jules Verne était décidément un grand anticipateur…

L’orgue s’est tu, la maîtrise ne chante plus, depuis que le vieil organiste Eglisak est devenu sourd. Mais une nuit, une sorte de Méphistophélès et son sbire souffleur s’introduisent dans l’église – Est-ce que le diable sait jouer de l’orgue ?

L'audition

Effarane, ce personnage étrange, effroyable, chercheur fou, musicien de l’absolu, entreprend de réparer l’orgue et de le doter du registre des voix enfantines. Audition impitoyable des seize enfants de la maîtrise, les enfants-notes au comma près. Au diable le clavier tempéré !

« Bien, les enfants ! dit-il. J’arriverai à faire de vous un clavier vivant ! »

Une autre histoire d’ogre derrière le buffet d’orgue ?

Tous les seize, nous sommes enfermés dans les tuyaux du grand jeu, chacun séparément, mais voisins les uns des autres […] N’ayant pu ajuster son appareil, c’est avec les enfants de la maîtrise qu’il a composé le registre des voix enfantines, et quand le souffle nous arrivera par la bouche des tuyaux, chacun donnera sa note ! Vision cauchemardesque.

Ce n’était qu’un cauchemar. Les jeux d’orgue ne sont pas des jeux d’enfants.

N’ayant pu ajuster son appareil, ces flûtes de cristal qui devaient produire des sons délicieux, Effarane avait disparu, pour toujours.

Christophe Mangou (Crédit photo : Patrice Nin)

L’écriture cinématographique de Graciane Finzi, magistralement interprétée par les musiciens de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, construit des images successivement tendres, violentes, angoissantes. On pourra juste regretter les toutes dernières mesures (un peu trop) à l’eau de rose. Marc Scoffoni (baryton et récitant) et les deux jeunes solistes – qui ne sont déjà plus des enfants – offrent des intertitres remarquables dans la diction et les émotions. Christophe Mangou peint les sons des jeunes choristes – parfaitement préparés – dans une gestuelle précise, spectaculaire, magnifique. Quel maître de solfège, et quelle habileté il mettait à nous faire vocaliser !

Jamais un musicien n’osera mettre pareil sujet en musique ! Monsieur Verne, il ne faut jamais dire « jamais »…

[1] Jules Verne – Monsieur Ré-Dièze et Mademoiselle Mi-Bémol, 1893

[2] Enfants d’écoles primaires et de collèges de Toulouse, préparés par leurs professeurs ; chœur d’enfants La Lauzeta, chœur de jeunes Les Eclats, préparés par François Terrieux.

Retrouvez cet article sur Una Furtiva Lagrima.

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