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Sur la route : du papier à l’écran, un voyage américain

Le Tamiyani Trail à travers

Les Everglades…

Mystérieux fleuves rouges du Nord…

Le Mississipi, Chigago,

Les Grands Lacs-

Les petits fleuves comme l’Indiana…

L’Alma, Fleuve de l’amour neigeux…

La Merveille bleue de la Nouvelle-Orléans

(pays marécage)…

Jack Kérouac in Mexico City Blues (8° et 9° chorus)

 

Il y a longtemps que l’on attendait ce film ; Kérouac lui-même en a rêvé, proposant même le rôle de Neal à Marlon Brando ! Le film de Walter Salles, cornaqué par Francis Ford Coppola (qui avait acquis les droits du livre dès 1968) ne remplacera pas dans notre panthéon cinématographique le mythique Easy rider (à la bande son exceptionnelle : Hendrix, Steppenwolf, Byrds, Roger Mc Guinn…). Mais contrairement à ce que nous promettaient des critiques « éclairés » de la capitale, nous n’avons pas vu passer les 2 heures 20 de sa projection : les acteurs jouent tous juste et le réalisateur, fidèle au livre mais avec une touche personnelle, a su synthétiser la vitalité subversive et la joie de vivre de la Beat Generation, sans angélisme ni béatification.

Le personnage principal de ce road movie c’est logiquement la route, la substantifique moelle du livre éponyme. Jean-Louis Lebris de Kerouac, tenait sans doute de ses origines ce besoin irrépressible de prendre la route : « quel étrange appel j’entends en provenance de la mer ! Peut-être mes ancêtres, des pêcheurs bretons, s’agitent-ils dans mon sang. Peut-être suis-je fatigué d’une vie ennuyeuse et banale. Peut-être suis-je fou… mais je dois partir. Je n’ai pas besoin de te dire à quel point je suis impatient d’être parti… ». Partir pour partir, car il « s’attend toujours à trouver une forme de magie, au bout de la route ». A pied, en fourgonnette, en train, en voiture (fabuleuse Hudson Commodore, robuste, rapide, assez large « pour y faire l’amour à plusieurs »).

Et les paysages sont fabuleux : le film a été tourné au Canada, mais aussi sous la neige dans les Andes argentines et chiliennes, en Californie à San Francisco 
dont on reconnaît le Bay Bridge et les maisons « bleues » de Maxime Le Forestier, à Locke, toujours en Californie, (le village où a grandi Jack Kerouac), en Arizona avec de multiples plans, du côté de Morgan City en Louisiane (la maison du « Professeur Viggo Mortensen», échappé du Freud de A dangerous method de David Cronemberg, jouant le philosophe déjanté Old Bull Lee, double de Williams Burroughs), et au Mexique (avec ses bordels et ses cantinas si accueillantes, compte tenu du « change »).

Pour la bande originale, la part belle est faite au jazz et au blues : dans les bars où les « héros » passaient beaucoup de temps, les juke-boxes jouaient Ella Fitzgerald, Charlie Parker, Dizzy Son House, Slim Gaillard qui apparait dans le film etc.

Les gens de ma génération, nés juste après la guerre, ont fait leur bible du livre On the road, assimilé à la Beat generation, mais l’auteur ne se reconnaissait pas dans celle-ci : Jack Kerouac ne se considérait pas comme un révolté, même si son œuvre l’était compte tenu de l’état de la société de son époque. Dans un interview, où il s’exprime dans ce français québecois savoureux, il expliquait: « il y avait la Lost generation de 1920 mais on était 1940-1950, on s’est dit « comment on va appeler ça ? ». Beat ? J’ai entendu des vieux bonshommes dire ça des vieux nègres, dans le sens de, oui, pauvre. Après ça je suis allé dans une église, la Sainte Jeanne d’Arc, et d’un coup je me suis dit « Ah, beat, beato en italien, béatifique en français.» Et plus loin : « Non, les nègres étaient vraiment beat. Ils couchaient dans les subways, faisaient les poubelles pour manger ; pft, I’m beat man, man I’m beat. Être beat, c’est être pauvre et joyeux. »

Avec ses copains de délire et d’errance, il faisait plein de petits boulots, y compris les plus durs (ramasser le coton, décharger les trains etc.) pour payer leurs virées ; il se considérait plutôt comme un bohémien (tels ceux chantés par Aznavour), mais avant tout comme un écrivain. « La beat génération c’est une invention de journaliste ». Tout ce qu’il voulait, c’était vivre sans limite les joies de ce monde, baiser le plus de filles possibles, lire Proust et filer droit au pub le plus proche avec Neal et compagnie pour parler de leurs dernières lectures en se saoulant.

 Neal Cassady (ou plutôt les Cassady qui ont servi de modèles), son « héros » ou son mauvais génie, bête de vitalité, n’était d’ailleurs pas un saint, capable de vivre au crochet de plusieurs filles à la fois et de les abandonner enceintes, de sodomiser un vieil homosexuel pathétique pour se faire ramener à Denver ou d’abandonner Seal Paradise dans un bouge du Mexique, entre la vie et la mort en pleine crise de paludisme, après lui avoir piqué ses derniers dollars.

Mais n’oublions pas non plus le carcan moral de l’époque, la fin des années 40, en particulier sexuel, (qui est revenu d’ailleurs aux USA en ce début de XXIème siècle) : l’auteur a du accepter « les normes légales de décence » pour être publié, en édulcorer le contenu en « scalpant les scènes les plus sulfureuses », que le film n’évite pas (ce qui même à Utopia fait se lever et partir quelques âmes sensibles).

Pour ce qui est de l’écriture, parfois si difficile sur la vieille Underwood où il fallait taper comme un sourd sur chaque touche pour imprimer les fameux rouleaux de feuilles de papier collées bout à bout sur des mètres, Kérouac lui-même a précisé : « J’ai écrit ce livre sous l’emprise du CAFÉ, rappelle-toi mon principe: ni benzédrine, ni herbe, rien ne vaut le café pour doper le mental. » (Balzac faisait déjà cela).

Le mythique tapuscrit d’avril 1951, trente-six mètres de texte, acquis 2,43 millions de dollars en 2001, est visible pour la première fois en France, avec entre autres le Howl d’Allen Ginsberg, au Musée des Lettres et Manuscrits de Paris*.

Ce film nous a donné envie de relire Big Sur quand il se retranchait dans une cabane pour prier, tantôt Bouddha, tantôt le Dieu catholique de sa mère, et noircir des cahiers de poèmes. Envie de se mettre au vert dans une bergerie des Pyrénées (ce qu’aurait du faire Jim Morrison au lieu de s’enterrer à Paris comme les poètes maudits), pêcher la truite dans un torrent cristallin et relire Book of Blues, Mexico City Blues, les haïkus et autres poésies écrites par le « vagabond solitaire, le clochard céleste» qu’a vraiment été Kerouac, imprégné de Jack London, Antonin Artaud, Marcel Proust ou Arthur Rimbaud.

Un autre poète, un autre breton, Xavier Grall lui a écrit dans La Sône des pluies et des tombes, une belle épitaphe, un Kerouac Song :

J’ai touché le livre noir qui disait la mort de Kérouac et les vents se sont levés sur les grises villes américaines


Kérouac est mort… Il y aura demain sur sa tombe des filles dingues et des tas de défoncés. Il y aura des genêts au vert pays de la Bretagne originelle. Il y aura des genêts dans ses yeux bleus quand la terre aura chanté son dernier été


Kérouac est mort… Il pleut sur Brest. Il pleut sur Lowell. Il pleut sur la verte prairie canadienne


Kérouac est mort. Et les vents se sont levés sur les villes de verre. Et sur l’humanité, bouquet de musiques et de glaïeuls. Les épagneuls reniflent la résine dans les noires cheminées


Kérouac est mort. Il y aura demain des goélands venus du Finistère. La gwerz dans le bec…

Les bateaux sur la mer, les matelots, le cri des paquebots, et les trains et les trains et le boeing de la Pan-Am dans les nuées imaginent la mort des voyageurs et pleurent Jack

(…)


Rêvons aux princes et aux ducs et aux rois et faisons de Jack Le Bris de Kérouac le grand aristocrate de la divine chevalerie de la route


Rêvons aux plus grandes des grandes amours et à la bonté incalculable de Dieu. Rêvons aux portes aimantes qui battent sur la venue du bourlingueur. Rêvons à la bonté inaltérable de la si bonne chanson


Kénavo, good bye, Jack

 Il y a un blues qui chauffe dans le cœur des femmes, il y a un plinn qui endiable la fête de nuit, il y a un homme qui marche sur la route, il y a la Californie…

J’ai touché le livre noir qui disait la mort de Kérouac et les vents se sont levés sur les grises villes américaines

(…)

 

Rêvons d’une poésie crépitée sur l’infâme béton des cités, rêvons d’une poésie coulée sur la ville comme une lave brûlante, rêvons d’une poésie trépidante, ardente, incandescente — et qu’elle crève enfin l’ennui, la grande muraille de l’ennui et de la banalité.

 

Come on Jack, come on the road again !

 

Elrik Fabre-Maigné

*Sur la route de Jack Kerouac : L’épopée, de l’écrit à l’écran. Jusqu’au 19 août 2012.

Musée des Lettres et des Manuscrits
22, boulevard Saint-Germain, 75007 PARIS
Téléphone : 01 42 22 48 48
www.museedeslettres.fr

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