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La résurrection de Jean Gilles

03 Mai Publié par dans Musique classique | Commentaires

Jean Gilles Messe en ré, Te Deum
Rencontres de musiques anciennes coréalisation Les Passions et Odyssud (Cathédrale Saint-Étienne)

Les Passions, Les Éléments sous la direction de Jean-Marc Andrieu

Il est émouvant d’entendre retentir sans doute pour la première fois depuis sa création des œuvres oubliées, et particulièrement le Te Deum de Jean Gilles écrit en 1698 dans le lieu même de sa première audition. La Messe en ré, sans doute d’avant 1695, date, elle, de la période d’Aix-en-Provence du maître de chapelle de la Cathédrale Saint–Étienne.

Toutes proportions gardées, Jean-Marc Andrieu accomplit le même miracle de résurrection que Mendelssohn avec J.S Bach et sa Passion selon Saint-Matthieu. Avec la même ferveur, la même émotion, mais avec une science musicologique autrement plus développée qu’à l’époque du tendre Félix. France-Musique ne s’y est point trompée, qui au travers d’une forêt de micros en aura assuré la captation, avant un enregistrement à venir chez Ligia.

Avec amour, dévotion, patience, compétence, remuant tous les grimoires des bibliothèques, Jean-Marc Andrieu nous rend vivant un compositeur non pas par chauvinisme toulousain, mais parce qu’il sait et nous démontre que Jean Gilles, fauché trop tôt, était l’égal d’André Campra, et plus encore de Marc-Antoine Charpentier, par la tendresse, la sensualité même, la douceur, l’invention qu’il met dans sa musique. Mais tout ce qui était loin de la cour du Roi, ne pouvait être que secondaire et provincial aux yeux de l’époque.

Et pourtant depuis le travail gigantesque accompli par Jean-Marc Andrieu dans l’exploration et la restitution, et qui trouve son accomplissement dans cette troisième entreprise, car pour Jean-Marc Andrieu les œuvres restantes sont moins splendides que ce qu’il a déjà donné : Le Requiem, Les Lamentations, le Te Deum et surtout cette totalement inédite qu’est la Messe en ré qui aura été la révélation du concert.

Ce contemporain de François Couperin aura lui aussi fait sienne cette maxime de celui-ci : «J’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend.» Et la musique de Jean Gilles nous touche, bien que comparée à la musique de son temps elle surprenne aussi par sa grâce mélodique, sa douceur solennelle et pénétrante, sa tendresse à fleur de notes, sa sensualité même.

Merveilleusement soutenu par le chœur des Éléments, dont une choriste fut aussi une bonne soliste, par son ensemble des Passions dont l’excellence devient un lieu commun, tant elle s’entend à chaque concert, ses solistes très concernés, Jean-Marc Andrieu nous a donné un concert vraiment historique.

Le Te Deum donné en deuxième partie est plus traditionnel, car le genre l’exige, mais sans triomphalisme à la Lully. Tout reste sombre, sobre, intériorisé. Car s’il y a victoire il y a aussi des morts lors de ces batailles conclues par la paix de Ryswick. Tout reste donc noble et dévotion au roi victorieux, et la musique est de bonne facture, parfois jubilatoire quand même, puissante la plupart du temps, mais ce n’était pas la partie du concert la plus émouvante. Car beaucoup de Te Deum ont été écrits, s’ils n’ont pas la même force expressive, le rejoignent et y ressemblent un peu. Et il vaut mieux la prière que les chants de victoire.

Certes Jean-Marc Andrieu est remarquable dans « les pompes et les circonstances » et joue merveilleusement les œuvres puissantes et de célébration, mais là où il excelle c’est dans les œuvres ferventes.

Et de la ferveur il en avait à profusion dans cette Messe en ré qu’il a sorti du néant, en reconstituant quelques parties intermédiaires, aussi bien l’harmonie que la conduite des voix, en exhumant le manuscrit qui dormait à la BNF. Avec humilité, maîtrise, compétence, il a fait revivre une grande œuvre. Il a ainsi rendu l’Agnus Dei conclusif prenant et consolateur.

Cette longue messe de jeunesse de Jean Gilles est loin des canons musicaux, et pour cause, de Versailles. Elle est une émouvante esquisse du Requiem plus célèbre. On y retrouve un chant à cinq voix, d’une « solennelle douceur », comme le dit Jean-Marc Andrieu, une ambiance de piété simple et sereine, de confiance éperdue dans la foi chrétienne. Il y a presque parfois des prémonitions de Gabriel Fauré, mais surtout de Marc-Antoine Charpentier.

Il est stupéfiant d’abord que cette œuvre soit restée inédite, et qu’elle soit si belle.

Des entrelacs vocaux, des combinaisons complexes, des parties de solistes de haute tenue, des élans de violons à faire pleurer les pierres, des échanges subtils entre chœur et solistes, une grande diversité musicale entre les parties de la messe, tout cela, grâce à l’implication presque orante de Jean-Marc Andrieu, font de cette messe une prière fervente, touchante, confiante. Elle semble s’achever aux portes de l’éternité.

Dire et redire l’excellence des Éléments, de l’orchestre des Passions, de l’implication et du talent des solistes ne serait qu’écrire des évidences. Aussi il est vain de mettre en avant tel ou tel, tout était fondu, émotion fondante. Simplement, rendons à Jean-Marc Andrieu l’immense mérite de nous avoir fait découvrir une si belle musique.

Décidément Jean Gilles est grand et Jean-Marc Andrieu est son prophète.

Gil Pressnitzer

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