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Olivier Py et Roméo et Juliette, ou le cabaret Shakespeare

02 Mai Publié par dans Théâtre | Commentaires

Roméo et Juliette de William Shakespeare, mise en scène d’Olivier Py TNT

Dans le cycle du TNT sur l’ivresse du pouvoir, curieusement a été programmé le Roméo et Juliette de Shakespeare, certes ivresse de la passion amoureuse, mais surtout prise de pouvoir d’Olivier Py sur Shakespeare après ce jeu de massacre passionnant qu’il réalisa sur le Richard II. Il a donc voulu prendre totalement le pouvoir : traduction, adaptation, mise en scène. Il aurait dû aussi jouer, car il est un remarquable comédien, et ainsi la boucle aurait été bouclée.

Nous le savions Olivier Py est certes un homme de théâtre qui va bientôt prendre en mains le Festival d’Avignon, un écrivain aussi, un croyant torturé aussi. Mais il est aussi metteur en scène d’opéra (magnifiques Lulu d’Alban Berg et Pélleas et Mélisande de Debussy, affligeante Carmen), mais surtout un homme foncièrement de cabaret.

Il sera toujours Miss Kniffe, son one-man-show transformiste qu’il est en train de reprendre, transparaît dans sa mise en scène de ce soir. Un piano-bar de bastringue joué par un musicien en tenue militaire accompagne la pièce, des chansons décalées sont présentes, des jeux de mots de potache, des allusions constantes et grivoises émaillent la pièce. Cela n’est pas sacrilège, car dans le théâtre élisabéthain un comique troupier voisinait avec le tragique sublime, mais dans Roméo et Juliette cela tombe à plat. Et il fait de la nourrice un personnage comique proche des Vamps. Ce qui complique encore la lecture et le fait que les acteurs jouent plusieurs rôles parfois féminins, comme Tybalt et ses épaules de déménageur en mère de Juliette. Le bal masqué se poursuit toute la pièce avec ses masques de lion ou de cheval, ce qui est un contresens, car les deux futurs amants sont eux à visage nu.

La fin, dite de réconciliation, ressemble à une bataille de farine et perd son sens de rédemption. En voulant fuir le kitsch, où il sombrait souvent, voulant tordre le cou au romantisme, Olivier Py aborde avec une naïveté désarmante ce chef-d’œuvre dont il veut faire « un éclair avant la mort ». Il y a de l’énergie, du mouvement, mais les portes sur l’infini ne s’entrouvrent pas. Aussi dans sa manière habituelle et provocatrice de dépoussiérer les grands textes, il a lui-même traduit, ou trahi plutôt Romeo et Juliette, ajoutant ses obsessions de langage, ses tics théâtraux, et ses références et préférences sexuelles, qui seraient fort à propos dans les Sonnets de Shakespeare, mais ici incongrues dans Roméo et Juliette. Les liens qui lient les amis des Montaigu, Roméo, Mercutio, Benvolio ne sont pas d’ordre sexuel et aucun érotisme torride ne mettait pas jusqu’alors apparut chez les personnages de la pièce, plutôt la violence, la haine, l’exclusion, la peur de l’autre, comme une guerre civile entre voisins.

Les lumières ne sont pas heureuses avec ses grilles de néons blafardes et aveuglantes, ce rideau rouge en celluloïd qui fait penser à la lumière d’une chambre de développement photographique, mais qui ne révèle rien qu’une parabole simplette sur le sang et la mort.

Les décors mobiles sont plus intéressants dans plateau quasiment nu, mais ne peuvent suffire à imaginer la fête chez les Capulet, ni rendre toutes les scènes, soit du caveau, soit des palais, soit des bagarres. Des palmiers sont déplacés en prenant des positions de sycomores. Une table de maquillage sert de parloir à la mère de Juliette. Et tout bouge sans cesse, les caisses, les escaliers, les acteurs, quitte à donner le tournis. Car tout semble fuite dans la conception d’Olivier Py, au risque de rater l’essentiel par bravade et désinvolture. Ainsi les pistolets sont en plastique pour enfant, les épées des bâtons, et évacuent le tragique des duels ou du suicide de Juliette.

Il est nécessaire de revisiter une œuvre, même sacrée comme celle-ci, mais comme le disait Stravinsky, il ne suffit pas de violer la musique, encore faut-il lui faire un enfant. Et l’enfant créé par Olivier Py est bâtard et fascinant à la fois. Ainsi si la fidélité n’est pas un gage de succès pour rendre Shakespeare, l’humour forcé pour rendre Roméo et Juliette «festif et populaire», n’est pas non plus une garantie de faire vivre les amants de Vérone.

Si la langue de Shakespeare a été maltraitée, des ajouts rapportés de comédie, des vers d’autres insérées, curieusement la pièce Roméo et Juliette a survécu à tout cela avec des moments intenses et des moments ridicules avec des situations limites et des jeux de mots de carabin. Et elle est restée prenante pendant plus de trois heures de temps. Sa nouvelle traduction en vers rimés ou pas, bourrée d’anachronismes, n’est pas aussi belle que celle d’Yves Bonnefoy par exemple, et il s’éloigne souvent du texte pour mettre ses obsessions à lui.

Le postulat d’Olivier Py est celui-ci : les amants de Vérone s’adorent parce qu’ils savent leur passion est impossible. Cela est une approche, mais les deux amants de Vérone, Juliette surtout, car Roméo va au bal des Capulet normalement masqué, mais ici visage nu, et ils s’épreignent l’un de l’autre non par transgression ou impossibilité d’une mésalliance qu’ils ignorent, mais par amour fou. Cette approche psychanalytique d’Olivier Py semble tomber à plat, et lui même par le choix de très jeunes et extraordinaires comédiens dans les rôles-titres, favorise l’irruption de la passion incontrôlable, et qui ne se fonde pas sur la haine des familles, mais s’exacerbe de ces difficultés.

D’ailleurs Roméo est en état d’oppression amoureuse, avant même d’avoir entrevu Juliette. Il aime Rosaline. Il est plus proche d’Hamlet dans la vision d’Olivier Py, avec ses hésitations, sa lâcheté, que de Roméo. Le tempérament dramatique de l’interprète de Juliette tranche un peu sur le mélange d’abattement et d’impétuosité de Roméo, mais si l’émotion est peu palpable, quelque chose passe la rampe grâce à la performance passionnante de ces acteurs.

« Les terribles péripéties de leur fatal amour et les effets de la rage obstinée de ces familles, que peut seule apaiser la mort de leurs enfants, vont en deux heures être exposés sur notre scène. Si vous daignez nous écouter patiemment, notre zèle s’efforcera de corriger notre insuffisance. », dit le chœur d’entrée. Patiemment nous avons écouté, et les insuffisances n’ont pas été corrigées.

Certes les slogans presque situationnistes et cités mille fois ailleurs, écrits fiévreusement sur les murs comme « la nuit sera blanche et noire » ou « la mort n’existe pas » apportent un éclairage poétique, mais juste un éclat.

Pourtant dans cette approche qui se dit moderne, avec un art imparfait, si elle est déroutante recèle des beautés, impétueuses, oscillant sans arrêt entre le burlesque et la tragédie. Ainsi la scène répétée deux fois où le père de Juliette injurie et frappe sa fille est répétée deux fois, puis les scènes entre les deux amants.

On sort insatisfait et intrigué, se demandant si on a vu un cabaret d’Olivier Py ou une pièce de Shakespeare, mais sans le moindre ennui, et souvent en étant pris dans les artifices de théâtre d’Olivier Py. Tentative irritante et inaccomplie, souvent grandiloquente à force de naïveté, cette adaptation reste prenante grâce à la qualité des acteurs.

Mais tout en sachant tous les soubassements et les allusions égrillardes parfois de Shakespeare, Roméo et Juliette est autre chose de plus profond que ce qu’en fait le démiurge Olivier Py.

Mais n’est pas Thomas Ostermeier qui veut, qui lui sait ce que le poids de Shakespeare est.

Gil Pressnitzer 

Avec dans les rôles principaux :
Camille Cobbi : Juliette, Matthieu Desserine : Roméo, Philippe Girard : Frère Laurent, Mireille Herbstmeyer: Nourrice, Quentin Faure : Tybalt, Lady Capulet. Olivier Barruc : Capulet, Paris.

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