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Un jazz de chambre avec vue, où le jazz volé au temps

30 Avr Publié par dans Jazz | Commentaires

Carla Bley Trio – Salle Nougaro le 26 Avril 2012

Carla Bley ou plutôt Madame le docteur honoris causa de l’université de Toulouse, est donc revenue jouer à la Salle Nougaro, 15 ans après (22 février 1997), avec son fidèle trio, Steve Swallow à la basse électrique et Andy Sheppard au sax soprano et au sax ténor. Et c’était comme si le temps s’était arrêté, tant ce concert semblait la suite sans rupture de l‘ancien concert qui reposait doucement dans le grenier de nos mémoires. Tout a alors ressurgi avec la même douceur immuable qui caractérise sa musique.

Avec ce jazz totalement écrit et qui ne supporte ni improvisation, ni groove (flot rythmique accentué), Carla Bley nous restitue son univers hypnotique, comme un fleuve tranquille, où les bruits du monde n’ont pas leur place. Ce jazz de chambre pourrait sembler monotone, si la fascination pour ce rêve éveillé ne l’emportait la plupart du temps.

Carla Bley, compositrice exclusive de tous les morceaux joués ce soir, a un art minimaliste du piano. Quelques accords font parfois penser à Thélonious Monk, mais sans son chaos intérieur, car il y a beaucoup de lumière en elle. Puis elle picore sur son piano à la fois son confident et son complice, quelques notes à peine égrenées, qu’elle jette au vent doux de ses compositions. Et l’on s’embarque pour un conte de fées, pour une suite de sorte de comptines du temps figé. Ce n’est surtout pas une virtuose du piano, mais elle sait trouver les notes simples et essentielles pour porter ses mélodies, ses mélopées. La beauté du son et du souffle d’Andy Sheppard, pur velours déployé, et la discrétion amoureuse de Steve Swallow qui ponctue avec tendresse et sobriété l’assise rythmique, forment un écrin tout en douceurs partagées pour le lent déploiement des compositions de Carla Bley.

Ce jazz semble volé au temps, et pourtant que de chemin parcouru quand une très belle vendeuse de cigarettes, Carla Borg, en tenue affriolante, a subjugué le regard et le cœur du pianiste canadien Paul Bley, un soir au fond d’un club, le Birdland. Cette histoire à la Pygmalion, ou à la Fair Lady, n’a pas suivi le parcours attendu et très vite la femme-objet deviendra le sujet libre de sa propre musique. Carla Bley a un grand talent d’orchestration et un sens mélodique puissant. ON écoute ainsi quand les jours gris demandent de s’échapper dans la tendresse The Escalator Over the Hill ou l’extraordinaire A Genuine Tong Funeral, où le cristal sonore de Gary Burton s’enroule autour de la fumée bleue et apaisante de l’univers de Carla Bley. Et sa rencontre avec Paolo Fresu, qui fut donnée à Odyssud, fut un enchantement durable, par la magie de la rencontre entre deux poètes.

Ce soir c’est son aspect de conteuse de notes qui nous a été donné.
Et l’on peut parler à la fois de magie sonore et de calme monotonie. Son univers est constant, porté par une lumière tamisée, mais il refuse de se renouveler. Sa musique semble une belle madeleine sonore, touchée par une grâce qui vient du bout des doigts. Elle convoque la beauté, c’est parfois celle des statues, immobile et fascinante. Ses frères en beauté s’envolent à son signal et viennent se reposer sur le fil de sa musique, fidèles, amoureux, captivés et captifs.

Tout est extrêmement subtil dans ce concert, où passe un hommage à Henri Matisse et au champagne. On est à mille lieues du jazz actuel, même du be-bop, on est sur une île où aucun vent mauvais ne souffle. Musique diamantine à trois éclats certes, mais centrée sur ce livre de légendes que déroule Carla Bley. L’écoute entre les trois est totale, subjuguée, délicate. Aucune démonstration de virtuosité, que de la discrétion qui creuse encore plus le silence orné de mélodies. Une forme de doux brouillard enchanté s’est posée sur la scène. Nous entrons dans l’intime d’une conversation, d’un jazz de chambre.

Peu d’accords de piano, mais un immense accord entre les musiciens.

Ce concert au temps suspendu, sera sans doute le même dans cent ans. Cela doit être cela le début de l’éternité. Un mélange de monotonie et de grâce calme.

On peut ne pas aimer, ou se laisser bercer.
J’ai pour ma part choisi de me laisser porter dans le jardin enchanté du trio de Carla Bley. Là tout n’est calme, luxe et volupté, bien loin du monde réel et ses convulsions.

Gil Pressnitzer

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