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Un orchestre ne fait pas un chef mais un chef peut faire un orchestre

26 Mar Publié par dans Musique classique | Commentaires

Yannick Nézet-Séguin et « son » orchestre, le Rotterdam Philharmonia, ont bien créé le buzz

Façonné jusqu’en 2008 par Valery Gergiev, le Rotterdam Philharmonia Orchestra est maintenant entre les mains, et quelles mains, de Yannick Nézet-Séguin, chef canadien à la carrière fulgurante qui, une fois de plus, ici à  la Halle de Toulouse qu’il connaît si bien, nous aura fait la démonstration, en deux concerts, que sa réputation est loin d’être usurpée.

Yannick Nézet-Séguin

Le sommet de ces deux soirées est sûrement atteint avec le Daphnis et Chloé de Maurice Ravel, symphonie chorégraphique donnée en intégralité et avec chœur. Impossible de résister à ce travail et à un tel investissement. Résultat, une interprétation qui ne laisse pas l’attention se relâcher un seul instant, et c’est loin d’être évident car la première partie, d’un point de vue symphonique, n’est pas, à mon goût captivante à chaque instant, performance d’autant plus appréciable ! Interprétation qui doit entretenir aussi une vibration émotionnelle et un plaisir sonore permanents, jusqu’à l’extase finale. Contrat rempli pour le chef grâce à tous les atouts dont il dispose : mise en place impeccable, sens du petit détail jusqu’à la moindre intervention de la panoplie conséquente des percussions de ce grand orchestre à l’effectif impressionnant, ductilité sonore, richesse des couleurs, exploitation maximale des timbres vocaux et instrumentaux ainsi mis à sa disposition. De grands moments de jubilation totale. Rien ne manque, même si d’aucuns auraient souhaité un brin de folie de plus, mais l’absolu, où est-il ? En tout cas, Ravel aurait sûrement longuement applaudi. On ne détaillera pas les différents pupitres d’un orchestre tout dévoué à son chef, mais on félicitera le travail de Joël Suhubiette avec son Chœur Archipels qui a participé avec beaucoup d’excitation – mesurée cependant ! à la réussite de l’ensemble.

En première partie, c’était de Claude Debussy, La Mer, qui a démontré une fois de plus l’extraordinaire difficulté de son exécution. Magie orchestrale de cette « symphonie de l’inondation », œuvre impitoyable, de moins de vingt-cinq minutes. La vision de Nézet-Séguin est généreuse, claire, précise, mystérieuse, mais un peu trop, sage ? Ou analytique ? Le discours est remarquablement au point, la progression de la lumière est graduée avec habileté, souplesse. L’orchestre est appréciable par son ampleur, sa couleur, son homogénéité, mais un brin supplémentaire d’emportement, de violence m’aurait ravi, en un mot, j’aurais bien aimé une mer un peu plus démontée ! Au bilan, une très belle interprétation qui aurait gagné, sûrement, de ne pas faire l’ouverture du concert. Je suis persuadé que les premières minutes de « L’aube à midi sur la mer » demandent d’entrée, une disponibilité d’écoute que le public n’a pas toujours, dès les premières mesures, loin s’en faut ! De même que le chef comme les musiciens doivent eux aussi se chauffer un peu. Alors, une Mer après le Prélude…, ou Gigues, ou Ronde de Printemps, pourquoi pas ?

Joël Suhubiette

La veille, soit le 21, nous avons eu une Eroïca tout à fait héroïque ! le grand décor romantique “beethovénien“ est planté. La perspective est tenue de bout en bout. Avec une logique obstinée, le chef nous livre une interprétation épurée et transparente, un petit miracle de précision et de vélocité  et d’effervescence rythmiques, car on ne doit pas traîner dans la Troisième.

Auparavant, nous avons redécouvert un Concerto pour violon  n°2 que l’on ne se lasse pas d’aller entendre en concert, mais pas toujours avec une surprise positive au rendez-vous. Là, dès les premières mesures, nos oreilles ont été “titillées“, n’y ont pas cru mais le moment de surprise fut bref. Fin, racé, souverain, le jeune Stepan Jackiw distille des sonorités de toute beauté sur un éventail ouvert à 180°, de l’impalpable à la plus affirmée s’appuyant sur une technique à décourager tous les apprentis de l’archet. Sensualité des timbres, dynamique des attaques et surtout toute l’émotion qui se dégage, un orchestre qui ne le ménage pas, et voilà comment on retrouve un Mendelssohn vigoureux loin de toute mièvrerie, romantique à souhait, plein de fraîcheur, vibrant d’une jeunesse éternelle.

Deux soirées enthousiasmantes en ce si riche mois de mars musical.

Michel Grialou

Yannick Nézet-Séguin © Marco Borggreve
Joël Suhubiette © François Passerini

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