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Orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg 
/ Valery Gergiev

13 Mar Publié par dans Musique classique | Commentaires

Chostakovitch : Symphonie n°12 « l’année 1917 »
Mahler : Symphonie n°5

Quand l’ogre se fait magicien apaisé

Valery Gergiev est à la fois le directeur général et artistique de cet orchestre qu’il a reconstruit depuis 1988, avec ténacité et génie autant musical que communicateur. De cet orchestre en piteux état à cette époque, il a fait l’un des meilleurs orchestres mondiaux et ses contrats innombrables d’enregistrements lui assurent une pérennité certaine.

Ce soir l’ampleur et la beauté sonore de cet ensemble ont pu résonner, avec des solistes magnifiques (trompette, cor, basson, flûte, violoncelles…). Seuls les violons ne semblent pas avoir encore le haut niveau international. Mais quelle magie sonore dans deux symphonies périlleuses au possible comme celle de Chostakovitch, qui peut si rapidement devenir un hymne pompier, et la Cinquième de Mahler que tous les orchestres du monde ont joué ou veulent jouer, sans toujours en avoir les moyens ni surtout le style mahlérien si particulier.

Une fois posée l’excellence de l’orchestre il faut parler des conceptions du chef d’orchestre, que l’on sait être l’un des grands parmi les grands, et qui est un vieux compagnon de route des Grands Interprètes depuis le début des années 90. Et bien globalement ce fut l’étonnement. Là où l’on s’apprêtait à entendre du bruit et de la fureur, que portent en elles ces deux symphonies, et connaissant le tempérament de feu de Valery Gergiev, on entendit une musique sous contrôle, parfois trop d’ailleurs.

L’ogre musical qui dévorait tout sur son passage, de Beethoven, Brahms, Bartok à Bruckner, Mahler, Stravinsky foudroyant son orchestre de son œil noir et sa battue dominatrice avec une baguette menaçante, s’est métamorphosé en magicien apaisé. Il dirige maintenant sans baguette et sans estrade, pour faire corps avec son orchestre, humblement, amicalement. Il se contente avec de beaux mouvements à mains nues, non pas de surligner chaque entrée, chaque rythme, mais donner les impulsions correspondant à sa volonté interprétative. Il sculpte, il donne vie.

Aussi sa conception des deux symphonies en est changée. D’ailleurs, associer Chostakovitch à Mahler, qu’il vénérait, bien que celui-ci fut longtemps interdit d’exécution en Russie, est judicieux. Mais il fallait alors choisir la Cinquième de Chostakovitch aux accents mahlériens et non la Douzième.

Chostakovitch : Symphonie n°12

Dimitri Chostakovitch

Cette symphonie de circonstance, presque imposée par le régime pour tester la bonne volonté communiste de Chostakovitch, nous avait déjà été révélée par Tugan Sokhiev, il y a peu, de manière très convaincante, mais plus héroïque et sonore.

Son ami Gergiev en fait toute autre chose. Il dirige à mains nues, avec un orchestre réparti à l’occidentale, ce qui permet de donner plus de poids aux cordes graves. Et les quatre mouvements, Le Petrograd révolutionnaire, Razliv, Aurora, L’Aube de l’humanité sont joués enchaînés, sans interruption aucune, et dans un tempo plus rapide.

Ceci change toute la perspective de la perception de l’œuvre qui devient un seul poème symphonique. Alors que l’on croyait entendre une musique de défilé de Premier Mai sur la Place Rouge, Gergiev joue une musique aux allusions complexes, où la clameur s’est tue, un certain abattement se devine. Les percussions sont canalisées, et la flambée optimiste décrite à contre-cœur par Chostakovitch, fait ici place à une sorte de méditation calme et lente. Jamais cette symphonie, maillon faible pourtant dans le merveilleux cycle des quinze symphonies de Chostakovitch, n’a sonné de telle façon.

Gergiev semblait pétrir une musique, qu’il prend à la lettre pour un véritable hommage ému à Lénine, voulue par le compositeur. Il n’en est pourtant pas le cas, et Chostakovitch connaissait les crimes de Lénine, même s’ils paraissaient masqués par l’horreur sanguinaire de « Staline-Macbeth ». « La mort résout tous les problèmes : pas d’hommes, pas de problèmes ». Joseph Staline.

Toute l‘ambiguïté, avec ses fanfares criardes, ses silences brusques, que Gergiev marque à peine, ne sont plus là. Ce que l’on gagne en beauté sonore et ferveur musicale, peut nous faire perdre la réalité des intentions profondes du compositeur, fort complexes et déguisées.

Celui qui croyait au ciel, et celui qui n’y croyait pas ! Gergiev est croyant en 1917 et Lénine. Chostakovitch sans doute beaucoup moins.

Mahler : Symphonie n° 5

Gustav Mahler

Valery Gergiev a bouclé une intégrale des symphonies de Mahler, un peu disparate, avec de très hauts moments (Neuvième, encore plus intense en un nouvel enregistrement public en DVD l’année dernière, la Huitième, la Sixième, la Seconde incandescente) et des moments plus faibles (La Cinquième justement, la Quatrième, la Première, la Septième).

C’est en public que Gergiev se surpasse et son interprétation de ce soir est bien supérieure à son enregistrement, avec notamment dans les deux derniers mouvements (Adagietto et Rondo) une élévation de pensée musicale intense et superbe. Mais il y a cinq mouvements, dont le très problématique scherzo du troisième, véritable pivot de l’œuvre. Cette symphonie est un moment de rupture dans les conceptions symphoniques de Mahler, qui ne s’appuie plus sur le monde du lied et du romantisme allemand, ni sur le soutien de la mère protectrice qu’était pour lui la nature.

Ici sur un tissu serré de contrepoint, et une abondante percussion (Tu as écrit une symphonie pour percussions et rien d’autre, se lamentait son épouse Alma). Mahler voulait édifier un chef-d’œuvre, lui qui avait senti le frôlement de la mort six mois plus tôt. Dans la nuit du 24 au 25 février 1901, Mahler faillit mourir d’une très grave hémorragie intestinale. Les médecins lui avouèrent le lendemain qu’il ne devait la vie qu’à leur intervention rapide. Aussi il voulait aller vite tutoyer l’éternité en s’appuyant sur Bach et Beethoven. Donc il y a du bruit et de la fureur, de la joie aussi dans cette symphonie qui est la somme de ses acquis dans le génie de l’architecture et de l’orchestration.

Et passer de la marche funèbre du premier mouvement à la joie du dernier n’est pas chose aisée. Mahler par exemple dans le premier mouvement passe de la catastrophe initiale qui plonge loin dans les profondeurs de l’orchestre à une lamentation (deuxième thème) des violons qui parlent au nom de tous ceux qui souffrent. Il y faut de la rage, de l’emportement. Si un merveilleux trompettiste assure le départ de cette symphonie, Gergiev n’est pas assez passionné et sauvage, et surtout se livre à des ralentissements coupables, alanguissants, qui rompent la tension nécessaire. Ce qui devrait rester fluide et compact se trouve amoindri dans un pathos déplacé et parfois larmoyant. Cela n’avance pas assez, et des passages sont non habités. Un grand manque de passion est sensible. Tout semble trop lisse, civilisé, rendu viennois par des sucreries inutiles. Par contre le choral vers la fin s’élève magnifiquement et l’effacement final est très bien joué.

Comment un chef à l’énergie bouillonnante et qui joue si souvent Mahler, refuse-t-il ainsi une ligne soutenue de tension exacerbée que réclame cette œuvre surtout dans l’allegro tourmenté et le scherzo immense et si compliqué ?

Mahler parle de son mouvement diabolique, ajoutant sa volonté d’absences de répétitions, de développement continu.
Gergiev bénéficie d’un cor obligé prodigieux, et si on ne ressent pas le tourbillon sonore voulu par le compositeur, qui voulait décrire « la présence de l’homme en pleine lumière du jour », on reste subjugué par la qualité instrumentale de l’orchestre. Les deux derniers mouvements, on l’a dit, sont prodigieux sous la baguette de Gergiev, débarrassé de tout sentimentalisme pour le sublime adagietto, et jouant clairement tous les immenses passages contrapuntiques avec une clarté confondante pour le final.

Donc en conclusion un immense chef, nous le savions déjà, un prodigieux orchestre, des interprétations très personnelles, mais, et ce n’est que mon opinion d’intégriste mahlérien, une certaine absence du style mahlérien dans des passages cruciaux, par des afféteries et des ralentissements hors de propos, là où tout doit couler librement, et parfois emportement.

Mais cela n’empêche pas d’avoir la conviction d’avoir assisté à un événement musical, et une réalisation sonore éblouissante, avec un des grands chefs actuels, souvent grand mahlérien, ainsi avec sa Neuvième.

Gil Pressnitzer

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