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Onzième

08 Fév Publié par dans Théâtre | Commentaires

Un écheveau d’images et de sensations

Théâtre du Radeau, de François Tanguy, au théâtre Garonne

On ne va pas assister à un spectacle du théâtre du Radeau pour aller au théâtre. Mais pour se laisser embarquer dans une suite de tableaux vivants, de paroles proférées, de musiques en fusion avec l’espace scénique. Nulle cohérence apparente, nul fil conducteur pour vous guider. Non François Tanguy capitaine de ce bateau ivre joue sur la fascination et non sur la compréhension.

Déjà plus de vingt ans que le théâtre du Radeau nous était déjà étonné au Garonne, puis plus récemment à la Grainerie avec Ricercar.

Les ingrédients, les obsessions, les jeux de scène sont encore présents, vieux compagnons de route du Radeau.

Les panneaux coulissants allants et venants, et manipulés par les comédiens, comme houle énigmatique, car ne dévoilant presque rien, sont bien sûr présents. Les hommes en chapeau se sont faits plus rares. Les comédiens courent, disparaissent, réapparaissent. Les tables et les chaises, comme jeu de lego perpétuel eux occupent l’espace. On y danse , on y meurt aussi, on y vit souvent. Mais des évolutions sont présentes pour cette onzième mise en rêves. Beaucoup plus de jeu des acteurs sur la scène elle-même. Les textes dits sont devenus intelligibles, et l’amour fou pour l’opéra de François Tanguy est ici invisible. Ce qui ne veut pas signifier que la place de la musique soit moins prégnante ; d’ailleurs le titre du spectacle fait référence au onzième quatuor de Beethoven, « Quartetto Serioso ». Ce sombre quatuor n’est entendu qu’à la fin du spectacle. Auparavant des bribes de Schoenberg, Tchaïkovski, car le climat russe est très présent dans ce spectacle, Schubert chanté à la fois par un comédien et par Hans Hotter, Liebesbotschaft (« Message d’amour »), Bach, Purcell, et surtout Chostakovitch prédominant par son aspect dramatique. Le reste des musiques dans cette Onzième Élaboration sonore n’est que suggestion et non reconnaissable.

Les Onzièmes Paroles sont cette fois-ci compréhensibles, de Richard II de Shakespeare, à Dostoïevski souvent déclamé. Des textes italiens, Dante, Virgile… détonnent au milieu. Hölderlin, et ses chants de la nuit, est bien sûr présent, de même que Paul Celan, car ils sont très chers à Tanguy, ainsi que Kafka.

Le spectacle commence d’ailleurs par le texte Mandorle :
Dans l’amande – qu’est-ce qui se tient dans l’amande ?
Le Rien.
Il se tient le Rien dans l’amande.
Il se tient là et s’y tient.
Dans le Rien – qui se tient ? Le Roi.

Laisse-le, il est tout à lui, en tant que la moitié et encore une fois la moitié. Nous,
nous sommes le lit de la pluie, qu’il vienne et
et nous étende enfin à sécher.

Ce texte liminaire doit être une des clés du spectacle qui va s’enchaîner par une demande en suicide titrée de Witkiewicz, puis de Dostoïevski. Mais chez Tanguy il ne faut pas chercher à comprendre les choses ainsi déployées. Seul compte la magie des images, le pouvoir des réminiscences, les moments répétés, les silences, les déplacements générant un désarroi chez le spectateur.

Ce flux torrentiel de musique et de paroles n’est là que pour bouleverser notre façon de voir. « Théâtre tente de dire l’endroit d’où l’on regarde, le lieu d’où l’on regarde et c’est, à prononcer, encore ce ressaisissement d’alerte, amitié et respect. » (François Tanguy).

Ce ne sont que des propositions de rencontres, et on en sort submerger par cette manière à contre-courant de donner à voir. Les comédiens sont des créatures, les spectateurs des fétus de paille emportés entre rêve et cauchemar. Affects et cancrelats sont les habitants de cette pièce.

Ce mélange des arts, peinture avec ses tableaux très composés, ses tirades de littérature, ses bouffées de musique, ses performances d’acteurs des neuf comédiens, donne un théâtre inclassable et onirique.

François Tanguy n’utilise pas cette fois-ci toute la profondeur de la scène et le spectacle est presque frontal, les tables étant l’ultime tréteau. Par contre l’utilisation splendide de la vidéo ajoute aux frissons du spectacle, bruissement des arbres, liens amoureux, landes…). Comme le spectacle elles sont des images flottantes. Mais tout est à peine montré.

Chez Tanguy tout va très vite, et les citations sont à peine entendues, car elles sont aussi glaises de l’envoûtement recherché. Depuis sa création le spectacle semble avoir beaucoup évolué, vers l’épuration de tout effet tout en jetant des flots entiers de mots et de musiques, de braises qui pourraient prendre en nous après le spectacle.

Tout est au bord du déséquilibre, comédiens inclus, et le vent qui passe secoue autant les feuilles que le temps. On est déjà ailleurs avant que d’avoir saisi la chose montrée, sauf dans les longues, trop longues scènes du suicide, et de la demande en mariage. Mais l’enchantement des différents tableaux qui sont toujours en mouvement devient lanterne magique. Tout est apparition, tout est disparition.

Spectateur qui entrez ici abandonnez toute espérance de comprendre, sortez comme la plupart d’entre nous à nouveau envoûté par la grande beauté des images.

Si dans Leo Ferré la mer fermait son livre (FLB), ici chez Tanguy le théâtre ouvre le sien.
Le Onzième revient… C’est encor le premier ;
Et c’est toujours le Seul, – ou c’est le seul moment (d’après Nerval).

Gil Pressnitzer

Théâtre Garonne

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