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Sous les feux de la rampe, un orchestre de mille feux

16 Déc Publié par dans Musique classique | 1 commentaire

Concert du jeudi 15 décembre 2011

Orchestre National du Capitole de Toulouse

Direction :  Tugan Sokhiev
Chant : Olga Borodina, mezzo-soprano

Tchaïkovski : Roméo et Juliette, ouverture fantaisie
Moussorgski : Chants et danses de la Mort
Brahms : Symphonie n°1 op.68

L’Orchestre National du Capitole de Toulouse était sous les feux de la rampe ce soir de concert. Radio classique le transmettait en direct et la chaîne Medici.tv en assurait la captation visuelle en direct également, et elle offrira gratuitement durant 45 jours sa vision en différé.

Voici donc notre orchestre et son chef propulsés en pleine lumière médiatique. Le risque n’était pas mince de se voir ainsi comparer aux plus grandes phalanges orchestrales. Et bien l’orchestre fut en majesté, parfait dans tous ses pupitres, sublime sur certains points (violon solo, hautbois solo, flûte, cor, altos…). Dorénavant on sait que de ce côté de la Garonne existe un très grand orchestre, avec un très grand chef, et auquel il ne manque qu’un auditorium toujours promis, jamais réalisé, car d’autres priorités, plus proches de la satisfaction populaire immédiate, semblent hélas primer.

Le programme pouvait sembler a priori très hétéroclite. Mais si on regarde les dates de composition, 1869 pour l’œuvre de Tchaïkovski ,1880 pour Moussorgski, 1876 pour Brahms, il ya une logique temporelle. Certes aucun ne connaissait à ce moment les œuvres des autres, et les œuvres de Tchaïkovski et de Moussorgski sont hantées par un destin où la mort joue et gagne.

Cette saison Tugan Sokhiev tient à placer à l’ancienne, au fond à gauche, les contrebasses, loin des violoncelles et des altos. Ce fondu acoustique ainsi voulu trouve parfois ses limites quand la houle sonore des graves est espérée, et on les entend nettement moins bien.

Tchaïkovski : Roméo et Juliette, ouverture fantaisie

Cette œuvre est d’un jeune Tchaïkovski impétueux et déjà fort méfiant envers les passions amoureuses, toujours réduites à néant par le destin. Elle est peu shakespearienne, mais superbe. Il nous semblait la redécouvrir tant la direction rude, cinglante, sans sentimentalisme aucun, soulevait cette partition que Sokhiev jouait tendue comme un arc. On se serait cru à l’Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg avec Ievgueni Mravinski en tant que dictateur éclairé. Cette œuvre prenait ce soir une hauteur inconnue, et l’ONCT se jetait à corps perdu dans ce combat entre amour et mort. Magnifique !

Moussorgski : Chants et danses de la Mort

C’est la grande Olga Borodina qui était chargée de nous entraîner dans cette danse macabre. Les trois cycles de mélodies de Moussorgski, Sans soleil, Enfantines et celui-ci, sont tous écrits pour voix et piano. Basse pour Sans soleil et Les Chants et danses, et soprano pour les Enfantines. Jamais Moussorgski ne les orchestra, par manque de temps.Les Chants et danses de la Mort, le cycle le plus tragique, datent des périodes les plus désespérées et les plus sombres, pour ce compositeur, noyé dans l’alcoolisme, les décès qui pleuvaient autour de lui, et pris dans ses imprécations violentes, le plus souvent antisémites.

C’est du fond de ses puits de désespoir que surgirent ses quatre mélodies qui sont l’un de ses grands chefs-d’œuvre, le plus grand peut-être, par leur force terrible et concise, qui glace jusqu’au sang.

Les poèmes sont d’un de ses amis, Arseny Arkadyevich Golenishchev-Kutuzov. Ce n’est pas de la grande poésie, loin de là, mais ces vers très simples ont touché Moussorgski par leurs images de la mort qui rôde comme une berceuse apaisante,  jouant une sérénade sensuelle, dansant un chant populaire (Trepak), errant sur le champ de bataille glacé. Les quatre poèmes évoquent successivement un dialogue entre la mort et la mère d’un enfant malade sous forme de berceuse, une sérénade où la mort tente une jeune fille pour qu’elle se suicide, une danse russe entre la mort et un paysan ivre, dans la nuit glacée, et enfin un champ de bataille où la mort va faire sa récolte de morts.

On peut penser aussi bien à la Jeune fille et la Mort de Schubert qu’au champ d’horreur dans Alexandre Newski de Prokofiev et Eisenstein.

Ces mélodies sont composées en 1877 dans une grande exaltation, et en 1881 Moussorgski meurt sans avoir le temps, ou la volonté, d’orchestrer cette partition, pris par la Khovantchina, et ce seront donc Glazunov (Berceuse et Trepak) et Rimsky-Korsakov (les deux autres) qui l’orchestreront peu de temps après sa mort. Mais ce soir, très justement, c’est l’orchestration de 1962, de Dimitri Chostakovitch qui a été retenue. L’histoire mérite un petit détour.

Le 22 février 1961, Galina Vishnevskaya chantait un récital comprenant les « Chants et Danses de la Mort » dans sa version pour piano accompagnée par son époux Rostropovich.

Dimitri Chostakovitch découvrit alors ces mélodies, il voulut en faire une version orchestrale et il envoya une partition à Galina Vishnevskaya avec sur la première page : « Je dédie cette orchestration des Chants et Danses de la Mort à Galina Pavlovna Vishnevskaya. D. Chostakovitch ». Cette version fut créée le 9 février 1963 à Moscou sous la direction de Rostropovich et avec bien sûr Galina Vishnevskaya au chant. Comme il l’avait fait pour Boris Godounov et la Khovantchina, Chostakovitch avait trouvé l’écrin idéal et féroce, pour exalter les mélodies noires de Moussorgski. Et ce avec un effectif réduit assurant les contrechants et les commentaires. Ce que fit merveilleusement l’ONCT ce soir, tour à tour confident, et parfois amplificateur de désespoir.

Olga Borodina avec sa voix magnifique donna mille nuances, jouant des silences et des mots. Elle fut tragédienne entre cris et soupirs, diva parfois. Jamais sa voix de velours ne fut couverte par le chef attentionné et ému d’accompagner une telle artiste. Ce fut beau, parfois inquiétant. Mais ce cycle est autre chose qu’une lente déploration, qu’un récitatif d’opéra, et le balancement tragique du troisième chant, Trépak, cette danse avec la mort où l’on doit entendre comme un piétinement sur la glace, était à peine esquissé et le ton impérieux comminatoire du Chef d’armée était plutôt suave.

Tout était beau, magnifiquement chanté, sans doute pour la première fois à Toulouse, tout bruissait , tout gémissait, mais cette partition doit être laide et terrible. Olga Borodina  fut plus une chanteuse éblouissante et émouvante d’arias, plus qu’une chanteuse de mélodies. Olga Borodina n’était pas l’ange de la mort, mais un ange tout court. C’est déjà immense et quelle chanteuse ! Alors que la partition est faite ici pour une soprano, et non pour une mezzo-soprano, elle y est sublime, tragique, mais pas profondément noire et désespérée.  On s’en contentera fort bien .

Brahms : Symphonie n°1 op.68

Jusqu’à maintenant les interprétations de Sokhiev dans les symphonies de Brahms ne se distinguaient pas par leur lyrisme, mais par un souci de clarté, de volonté d’élaguer tout le pathos romantique comme le faisaient Toscanini ou Reiner. Eh bien ce soir c’est un Brahms charnel, jamais précipité, bouleversant, comme par exemple dans le dernier mouvement avec cette façon extraordinaire d’amener sous un tapis sombre et inquiétant le thème triomphant du final.

L’alliage trouvé entre la lumière que cherche souvent Sokhiev et la fluidité du clair-obscur propre à Brahms donne une interprétation qui rend vaine toute critique. Et que dire de cet andante si recueilli, presque brucknérien, et ce scherzo où fusent comme ruisseaux clairs bois et vents. Tout était dit poétiquement.

Non il n’a rien à dire, ni à commenter, il n’y a qu’à applaudir et remercier, et de souhaiter un jour un enregistrement. Ah si quand même pour être un peu persifleur : Prière d’installer des caméras factices à chaque concert pour faire croire à une captation, car là vraiment l’orchestre et le chef se surpassent à des hauteurs inimaginables !

Gil Pressnitzer

Concert disponible gratuitement pendant 45 jours sur www.medici.tv

 

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Un commentaire

  • anacreonte dit :

    Les commentaires sont séduisants.
    Dommage que, un peu comme un soufflé resté juste quelques secondes de trop au four, la dernière phrase, parfaitement inutile, ait gâché la chute. On ne se refait pas, n’est-ce-pas?


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