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Norma Jeane

13 Déc Publié par dans Théâtre | Commentaires

Une séance de travail au TNT

Le théâtre mis à nu, ou Marylin Monroe habillée de sa propre voix

Ce soir au TNT ce n’était que le théâtre mis à nu. Et cela fut très fort.

Andy Warhol (Marilyn Monroe)

Pour son grand cycle sur les Amériques centré principalement sur Tennessee Williams, Agathe Melinand et Laurent Pelly ont voulu inviter le metteur en scène et comédien John Arnold qui était en train de monter sa pièce Norma Jean, adaptée du roman-fleuve Blonde de Joyce Carol Oates sur Norma Jeane Baker (Marylin Monroe). Cette romancière américaine, largement traduite en France, avait su en 2000, produire une autobiographie fictive qui donnait à entendre la voix de Norma Jeane, enfant et femme à la fois dans sa quête éperdue de l’amour, plus que de la gloire. Ce roman fut un choc mondial, et tout autant que le portrait de Marylin Monroe par Andy Warhol, il aura tracé les traits de l’icône dans nos mémoires. Cette plongée dans l’intime d’un parcours d’une vie, est sans doute plus vraie que nature, avec ses envolées dramatiques et parfois poétiques, mais elle a changé notre perception du mythe Marylin Monroe à jamais vêtue certes de Chanel 5, mais aussi de ce livre aussi culte qu’elle.

Il fallait un courage inconscient pour oser adapter ce pavé psychologique, et le réduire aux dimensions du temps imposé par le théâtre. John Arnold, acteur, adaptateur du texte, comédien, mais surtout metteur en scène, a tenté de s’affronter au mythe, car il en a été hanté : Le livre m’a littéralement aspiré, englouti et a été mon compagnon de nuit. Pour donner chair à cette possession, John Arnold, a dû s’éloigner un peu du roman de Oates pour s’imprégner d’autres multiples sources (entretiens, extraits d’actes de police, mémoires…) afin de dresser le portrait tragique, parfois cocasse, de Marylin Monroe, l’histoire entre une société carnivore et une petite fille-enfant névrosée et avide d’amour et de tendresse.

Le spectacle voulu par John Arnold doit évoquer en deux parties, l’une de 1 h 50, l’autre de 50 minutes, les étapes d’une vie : l’enfance d’une quasi-orpheline, l’adolescence, la jeune actrice, sortie des photos dénudées jusqu’à Hollywood, et enfin la star et la chute de celle pétrifiée en icône sexuelle, et ravalée comme poupée de chair des Kennedy. 13 comédiens ont été convoqués – cinq actrices et sept acteurs – avec dans le rôle du démiurge le metteur en scène.

Tout ceci sous le souffle rapide du cinéma transposé au rythme du théâtre – il y aura d’ailleurs des projections de films dans la version finale.

Dans le bord de scène qui a suivi le spectacle de la « maquette », plutôt séance de travail, comme le dit le metteur en scène, il évoque les angles multiples qu’il aurait pu suivre : monologue de la mère internée, adaptation simple du roman, suite de dialogues des témoins de sa vie. Le choix d’une succession nerveuse de tranches de la vie de Marylin Monroe a été retenu, et semble fonctionner.

Car le spectacle n’est pas terminé et seule la première partie a donc été montrée. Mais pas comme une lecture autour d’un metteur en scène donnant ses indications autour d’une table de travail, mais à l’envers de cela. On joue intensément sans trop de contrôle, et après on corrige, et non l’inverse. Et en plus le comédien du rôle du tireur d’élite était malade le soir de la représentation, et c’est donc John Arnold qui s’est astreint à courir entre les interventions prévues du metteur en scène et les rôles de Baker, du tireur d’élite et d’autres encore. Sans souhaiter la mort des gens, cette disposition outre qu’elle confirme le talent exceptionnel de comédien de John Arnold, donne un décalage passionnant à ce torse de spectacle donné à voir au TNT. On en vient donc à souhaiter que cela soit ainsi dans la version finale, tant les démarches hallucinées de la démultiplication du metteur en scène apportent un éclairage inquiétant et fort.

L’espace scénique est vide, simplement marqué par des tracés au sol, des rideaux seront installés en version finale, ainsi que toute la scénographie des lumières, la partie son est déjà avancée. Les costumes criards sont déjà prêts, et donnent une vision trop simpliste de la société américaine, accentuée jusqu’à la caricature par le jeu outré des comédiens sur l’univers du cinéma (producteurs, agents, photographe véreux…). Cette partie qui tente d’ajouter du cocasse au tragique laisse perplexe. Le vulgaire et le poids écrasant de l’industrie du cinéma ne sont pas rendus dans son horreur dévorante, et sa férocité.

La nécessité avait bien fait les choses et il était plus fort de voir les comédiens jouer en pleine lumière, salle éclairée, car notre imagination devait alors restituer les changements de lieux, de temps, de saisons. Seules les indications, comme noir, rideau, lumière… dites par le metteur en scène, portaient les artifices habituels du théâtre où un pinceau de lumière sculpterait un personnage. Les ustensiles réduits au minimum dans cette maquette de spectacle, avec une assiette pour volant de voiture, un chiffon pour poupée, une valise comme errance, un chapeau pour symboliser le passage à la mise en place de l’image de la sexualité, et surtout un drap qui prend un sens essentiel. C’est là que semble se réfugier et vivre Norma Jeane, car il symbolise plus qu’un lit, déjà un linceul.

Dans ce « wok in progress » de la pièce à venir, fruit d’un travail d’à peine un mois, il faut déjà saluer l’aboutissement du jeu de certains personnages : la mère de Marylin, la performance ébouriffante de John Arnold, et bien sûr celle de la comédienne jouant Norma Jeane ce soir-là. Mais aussi belle et fragile qu’elle soit, elle est apparue plus comme Lolita que Marylin Monroe,  incarnation de la femme. Elle n’est pas La Blonde, « celle qui porte son sexe sur la figure », non elle reste la petite fille à la poupée brisée.

Cela sera à confirmer ou à invalider dans la seconde partie à venir où c’est bien l’icône sexuelle qui est à l’œuvre, non pas la Lulu de Wedekind, mais la petite fille broyée dans son corps de femme pour n’exister que par le regard des autres.

Il faut remercier les directeurs du TNT d’avoir insisté pour montrer ce qui est bien plus qu’un brouillon de spectacle, une maquette en devenir. On y perçoit déjà les intentions du metteur en scène, la qualité des acteurs, la puissance dramatique de la pièce. Et dans cette nudité et cet inaccomplissement de la pièce, c’est une leçon de théâtre qui nous est donnée. L’intervention de John Arnold en bord de scène fut enrichissante.

Cela est émouvant et puissant, aussi on a hâte de voir le spectacle qui sera créé du 3 au 29 janvier 2012 au Théâtre des Quartiers d’Ivry,  et visible le 5 et 6 avril 2012 Théâtre National de Toulouse.

Gil Pressnitzer

 

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