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Franz Liszt – De la flamme à l’encens, de l’encens à la transe

23 Juil Publié par dans Musique classique | Commentaires

Les Années de Pèlerinage, Concert de Toulouse d’été le 22 Juillet 2011

« Que vos cœurs s’élèvent ! » proclame dans un de ses programmes Romain Hervé, un des trois remarquables pianistes avec François Dumont et Guillaume Coppola, conviés par Alain Lacroix, démiurge du festival Toulouse d’Été, à restituer, chacun avec leur tempérament propre, les trois parties des Années de Pèlerinage de Liszt, et ce en une seule soirée, et quelle soirée. Signalons que notre Bertrand Chamayou s’y risquera aussi en septembre dans le cadre du festival Piano aux Jacobins.

Et les cœurs des auditeurs se sont élevés, ballotés, emportés, dans les mille paysages divers, les élans mystiques, les élans virtuoses, qui font toute la richesse et la complexité de l’œuvre pour piano de Liszt, aux climats si changeants, aux audaces si novatrices, aux couleurs si bariolées.

Avant de donner quelques impressions sur ce marathon romantique, il faut signaler l’acoustique très particulière du Cloître des Jacobins qui a tendance à faire un peu rouler les graves et brouiller les paquets de notes. Ceci favorise le toucher poétique de certains pianistes mais handicape les jeux percussifs d’autres.

Ceci dit il faut évoquer ce « livre d’une vie » que constitue cette véritable  autobiographie que Liszt confie au piano, que sont les Années de Pèlerinage.
Cette vaste fresque est le livre de bord d’une passion amoureuse  (« l’enlèvement » de Marie D’Agoult), son épuisement aussi, l’appel lancinant et tenace de la religion, les drames personnels – mort de deux de ses enfants Blandine et Daniel-, mais aussi les chocs des rencontres avec des paysages et les plongées littéraires dans les œuvres des quelques écrivains ou peintres qui toujours inspirent le compositeur, Dante, Pétrarque, Schiller, Senancour, Lord Byron, Michel-Ange, Raphaël…

En fait ce voyage initiatique est cette quête de l’Absolu qui sera la trace de sa vie.
De 1848 jusqu’en 1877, alors qu’il a déjà fait ses adieux à son ancienne vie en devenant moine franciscain, il trace la trajectoire de son passage terrestre, mais aussi jette les fondements du piano moderne. Il en peaufine l’édition presque  jusqu’à la fin de sa vie Ce recueil d’impressions, d’exaltations, de douleurs aussi parfois est vraiment « un miroir promené le long du chemin » de l’existence d’un homme.

Il fallait de grands pianistes autant que de grands poètes pour restituer cette « œuvre-monde ». Ce défi émotionnel et pianistique est l’épreuve de vérité pour tout pianiste, car il faut être à la fois virtuose et intérieur, méditatif et emporté. Ce fut le cas, avec ce moment si particulier et fascinant donné par Romain Hervé.

N’ayant pas assisté à la Première année consacrée à la Suisse, et jouée par François Dumont, je m’en remets à l’avis enthousiaste de mes collègues qui parlent d’un voyage poétique intense avec les sommets de La Vallée d’Oberman, et du lac de Wallenstadt et surtout l’apogée ruisselante d’Au bord de la Source.

Guillaume Coppola, qui déjà nous avait enchanté à la Salle Bleue, s’est lui dévoué à la Deuxième Année consacrée à l’Italie et ses interactions entre le patrimoine pictural et littéraire et les paysages, car pour Liszt il y a une mémoire des œuvres qui infusent dans l’Art. Il croit profondément aux correspondances entre les formes.

« La flamme de mon amour sera éternelle et moi je demeurerai le même » Ainsi sera Liszt.
Avec son toucher clair, ciselé, profond et riche, Guillaume Coppola, a su mener ce cycle jusqu’à son grand portique final, Après une lecture de Dante, le plus dramatique en durée et en émotions de tout le cycle. Auparavant les trois Sonnets de Pétrarque retrouvés la vocalité pour la quelle ils furent écrits. « Les profondeurs inaccessibles » dont rêvait Liszt sont ici atteintes avec une sorte de simplicité et d’innocence étonnantes.
« Je ne vis pas en moi-même, mais je deviens une part de ce qui m’entoure » (Lord Byron). Ainsi fut ce concert magnifique qui donnait ce sentiment de partage. Un bis avec la Troisième Consolation paracheva ces moments.

Tout autre sera la Troisième année, regroupée par Liszt tardivement en 1883, et jouée, voire surjouée par Romain Hervé. Déjà que cette partie de l’œuvre est singulière, supplément à la Deuxième année, avec ses mouvements secrets vers la tentation de fusion avec Dieu, ses abattements, ses emportements, ses méditations sur la mort, ses adieux à ses amis disparus, à sa vie d’antan effacée,+ que nous expliqua dans sa présentation savante Romain Hervé. Il y eut un moment de folie pour ce dernier concert. En transes, halluciné, Romain Hervé, se souvenant de ses maîtres György Cziffra et Lazar Berman, joua avec une violence, une déraison absolue. Certains ont pu trouver cela impudique et hors-sujet pour les cahiers ultimes de Liszt, d’autres comme moi ont été saisis, envoûtés, dérangés, bouleversés, en fait transportés.
« Les grandes fautes et les grandes vertus » voulues par Liszt étaient bien là ce soir. Sursum Coda, dernière pièce proclame encore « Que vos cœurs s’élèvent ! ». Même le piano s’est soulevé et la montée vers la lumière s’est accomplie. L’amour de la chair transparaissait au travers de l’amour du divin.

De tels moments de folie pianistique n’arrivent que très rarement dans la vie d’un auditeur. Entendre un chaman doublé d’un pianiste est un privilège inouï. Romain Hervé ce soir-là était possédé, Liszt aussi sans doute. Au soir d’une vie, alors que la quiétude aurait dû consoler nos angoisses, nous entendîmes soubresauts, douleurs et vertiges. Génial contresens peut-être et encore, mais quelles abîmes ainsi révélées !
Bruits de la Nature et vapeurs d’encens mêlés des visions mystiques surgissaient de la forêt des touches d’ivoire. Car Liszt est mystique et non pas bateleur d’estrade et magicien de paillettes.

Dans son identification avec Liszt Romain Hervé se fit même transcripteur lui-même de le Farandole de Bizet et de réminiscences de Turandot empruntées à un compositeur anglais !

Ce sont de tels moments qui feront dire bien plus tard : « J’y étais ». Gloire donc au festival Toulouse d’Été d’avoir su produire ces magies ou ces maléfices, c’est selon suivant le degré de communion de chacun. Le public lui aussi fut en transes.

Gil Pressnitzer

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